Une série de faits divers récents met en lumière la crise politique et sociale d’un Royaume du Maroc dont les habitants ont perdu confiance en l’élite dirigeante. De plus en plus de jeunes tentent l’aventure migratoire…


Il se passe quelque chose au Maroc qui, comme on le dit de manière informelle, ne sent pas bon. Rien ne présage d’une explosion sociale ou d’une situation insurrectionnelle mais un enchaînement de faits divers perturbants révèle des malaises et tensions qu’il serait extrêmement imprudent de négliger.

Récemment, une rumeur affligeante de stupidité s’est emparée de la toile : des passeurs « bienfaiteurs » accosteraient au hasard sur la côte nord du Maroc pour transporter gratuitement des immigrés clandestins vers l’Europe. Dimanche 23 septembre, des dizaines de jeunes Marocains se sont rassemblés sur une plage près de Tétouan, une ville située sur la rive sud du détroit de Gibraltar. A la vue d’une embarcation de la Marine royale marocaine, les candidats à la traversée ont fait des signes de la main en direction de la mer croyant voir l’approche du « zodiac fantôme », le nom donné par la rumeur au bateau providentiel. Leur excitation se comprend mieux lorsque l’on sait que les gangs de passeurs facturent la traversée à plusieurs milliers d’euros en temps normal. En fin d’après-midi du mardi, la police marocaine a dispersé l’attroupement.

Le mardi 25 septembre, les événements ont pris une tournure dramatique lorsqu’un go-fast (embarcation similaire à un hors-bord doté d’un moteur surpuissant typiquement utilisé par les trafiquants de drogue) a refusé d’obtempérer à la Marine royale. A bord, une vingtaine d’immigrants clandestins, conduits à haute vitesse par un pilote de nationalité espagnole. La presse rapporte que l’embarcation aurait quitté le continent africain au niveau de la ville de Ceuta (une possession espagnole sur la côte marocaine) avant de s’engouffrer dans les eaux territoriales du Maroc près de Tétouan. Les marins marocains ont tiré. Bilan : une passagère morte et trois blessés dont un grave qui aurait eu la main amputée.

A l’enterrement de la passagère, une jeune femme de 22 ans dont on sait peu de choses si ce n’est qu’elle voyageait seule vers l’Europe, une vive émotion s’est emparée de la ville de Tétouan dont elle est originaire.

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Ce drame se produit au terme d’un été exceptionnel où l’on a vu pour la première fois des clandestins filmer leur montée à bord d’embarcations de fortune et diffuser, presque en direct, leur traversée du détroit de Gibraltar, dans la joie et la bonne humeur. Un défi évident aux autorités marocaines. Dans une de ces vidéos reprise sur les réseaux sociaux, on peut voir des jeunes femmes marocaines, tête découverte, se vanter de prendre le chemin de l’Espagne à la recherche d’une vie meilleure.

Il est certain que des décisions comme celle d’accueillir l’Aquarius en Espagne ont suscité des vocations. L’Europe se barricade d’un côté (en maintenant une politique de visas très sévère) et ouvre les portes de l’autre. Message reçu 5/5 côté marocain où une partie de la jeunesse ressent la migration illégale comme un droit. Fait nouveau : les jeunes filles célibataires se jettent à la mer, une prérogative jadis exclusivement masculine. Que se passe-t-il donc au Maroc pour qu’une partie de la jeunesse plie bagage alors que le pays accumule les bonnes notes du FMI et de la Banque mondiale ?

Comble de l’ironie, les départs de « pateras » (embarcations chargées de clandestins) se produisent à quelques encablures du port de Tanger Med, un énorme complexe portuaire et logistique, construit de toutes pièces par les Marocains il y a dix ans pour connecter le Maroc à la mondialisation. Autour, on trouve des usines neuves comme celles de Peugeot, Dacia ou encore Daher (aéronautique). Le TGV marocain connectera bientôt la région de Tanger-Tétouan à la capitale économique Casablanca, 300 km plus au sud. Pourtant, les maladies du Maroc contemporain semblent se donner rendez-vous dans l’étroit littoral, cerné par les montagnes du Rif : pauvreté, chômage des jeunes et trafic de drogue.

Sur une soixantaine de kilomètres, les autoroutes rutilantes traversent des territoires où les écoles publiques sont dans un état déplorable et où les élus locaux brillent par leur inutilité. Pour quelqu’un qui reviendrait au Maroc après 20 ou 25 ans d’absence, un constat double s’imposerait de fait : les infrastructures et les entrées de ville sont souvent remarquables mais les hommes et les femmes sont désenchantés et supportent de moins en moins de se voir mal-gouvernés. Les élus locaux et régionaux ainsi que leurs homologues du parlement à Rabat donnent l’image d’élites déboussolées se contentant d’observer le réel sans agir. Les problèmes s’accumulent et l’on attend que le roi fasse un discours à la nation pour que les élus daignent enfin prêter une oreille attentive aux doléances de la population.

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Situé à 14 km des côtes espagnoles, le Maroc ne peut laisser l’Europe indifférente. Elle doit bien sûr l’aider mais comment assister un pays où la classe politique ne semble pas vouloir exercer ses responsabilités ? La question de fond est politique et concerne les Marocains au premier chef. Il leur revient de s’en emparer et au plus vite. Personne ne pourra le faire pour eux, surtout pas un haut fonctionnaire bruxellois ou une agence de l’Union européenne, quelle que soit la taille de son chéquier. Il y a des problèmes que seule la politique sait résoudre.

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