Marie est debout, droite, les mains ouvertes. Elle est seule mais c’est un dialogue. Parle-t-elle avec l’ange de l’Annonciation ? On la sent attentive. La lumière est vive qui vient de la droite : elle éclaire la jeune femme et allonge derrière elle une ombre nette. François-Xavier de Boissoudy explore la vie de Marie, mère de Dieu. Fidèle à sa manière, il scrute le texte, rien que le texte, et en livre une interprétation tout à la fois réaliste et épurée, qui ne vise que l’intime, sacrifie volontiers le décor, traque l’instant décisif plus que la scène grandiose, jette au fossé l’orientalisme pour toucher à l’universel, et refuse avec obstination à donner dans le symbolique pour être bien certain que ses grands lavis noirs (un noir nourri de quelques traces rouges ou bleues) racontent cette vérité.

Quand Marie rencontre Syméon

Son réalisme est bien sûr assez schématique : pas d’obsession du détail minutieux, pas de couleurs délicates, un éclairage expressionniste dans les œuvres les plus marquantes, un camaïeu de gris assez réduit pour les autres. Mais il sait à merveille être témoin, d’une façon troublante, et par là même nous rendre témoins : on assiste de loin à la rencontre de Marie et Syméon, petits personnages au pied d’une immense colonne. La scène est presque banale, elle devient émouvante par la simplicité voulue de la “prise de vue” : nous sommes sur le parvis, c’est presque d’un œil négligent que nous observons, un instant, cette femme qui présente un bébé au vieillard monotone. Comme dans ses toiles de la série Miséricorde, la lumière émane des personnages : un blanc éclatant réunit Syméon, l’enfant et sa mère. Il se joue là quelque chose que l’artiste a saisi sur le vif.

On sent que François-Xavier de Boissoudy retranscrit les images qui naissent quand il lit les Évangiles : il est dans la scène, il nous y amène. Le point de vue est systématiquement frontal ou latéral : on est parfaitement en face ou perpendiculaire, spectateurs privilégiés, parfois tout près. Nous sommes dans la rue qui débouche sur la maison de Marie quand l’ange toque à sa porte, passant regardant un ange sans ailes (de ces anges bonhommes qui parcourent tranquillement toute la Bible) – et cette Annonciation sans fracas ni dorures dégage une telle impression de simplicité, de limpidité, d’évidence qu’elle emporte l’adhésion. Nous sommes aussi juste de l’autre côté de l’âne quand Marie accouche, met bas, en fait, accroupie et observant le nouveau-né qui apparaît entre ses jambes – et là encore l’émotion est vive à proportion que la scène est débarrassée de l’appareil pittoresque, l’émotion est intense à proportion que Marie est normale. Le cadrage caravagesque (nous observons entre les pattes de l’âne) nous met au ras du sol, là où Dieu tient à être.

Visages de la Vierge

Ne rien marquer de l’extraordinaire est le plus sûr moyen que Boissoudy a de nous stupéfier. Tous les lieux communs retrouvent une virginité. Ces passages si connus, ces scènes si codées, ces moments si attendus sont à nouveau révélés. On en est même parfois décontenancé. Si Marie assise, regardant avec un amour teinté de respect et de surprise son nourrisson qu’elle tient face à elle, illustre avec bonheur « Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur. » (Luc 2, 19), d’autres scènes (un Magnificat, une sainte famille) sont convenues, sans force ; justes sans doute, mais juste tièdes.

Ces moments sont rares et la plupart des grandes œuvres (la galerie expose aussi de petites toiles qui sont plus des recherches, des mises en place) ont cette qualité unique de vision qui interpelle depuis deux ans les spectateurs, cette capacité à nous projeter. Cette Marie seule, debout, plongée dans sa prière, laisse respectueux et méditatif. Elle étend les bras, accepte plus qu’elle n’implore. Peut-être est-ce l’ange en face d’elle ; ou peut-être est-ce Marie jeune fille, Stabat Puella, vierge consacrée, immaculée conception, parlant avec le dieu invisible mais évidemment présent ; ou peut-être sommes-nous entre l’annonciation et la nativité. Nous sommes en tout cas en sa présence.

« Marie, la vie d’une femme », à la galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre, 75008, Paris, jusqu’au 3 juin 2017.

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