Lorsque j’étais gardien de musée, un détail fonctionnel me passionnait plus que tout. L’organisation des rondes était ainsi faite que, lorsqu’un gardien partait en pause, l’autre reprenait son poste. La jonction s’effectuait dans les sous-sols du musée national, et, en dépit d’une odeur persistante de Mort aux rats, je saluais toujours Gégé d’un sympathique: « Bonne pause ! » C’est alors que mon collègue me répondait invariablement : « Merci, à toi aussi », comme si j’allais, comme lui, me prélasser sur une banquette. Guère troublé par cette incohérence, Gégé trouvait tout naturel de me saluer à son tour, et cette politesse le conduisait tout aussi naturellement à se méprendre sur ma direction – au point de me souhaiter un bon repos lorsque je reprenais mon travail.

Cette historiette nous montre à quel degré d’absurdité peut nous conduire le démon de la symétrie. Les rapports symétriques possèdent bien des domaines d’application, depuis l’égalité démocratique jusqu’à cette bizarrerie sentimentale qui fait rêver les jeunes filles, je veux parler de l’amour réciproque.

Une chose est sûre, les rapports symétriques sont aujourd’hui valorisés par les plus hautes institutions du pays. Pour l’Eglise, par exemple, aimer son prochain comme soi-même est une bonne chose. En politique, le fait qu’un aristocrate éclairé partage avec un boulanger de basse extraction une conception identique de l’unité républicaine provoque une émotion particulière, nommée enthousiasme. L’enthousiasme est très bien vu, alors que l’égoïsme ne l’est pas. Un député qui s’arrogerait le droit de disposer des biens publics pour son usage personnel aurait le plus grand mal à défendre son point de vue.

Pour légitime qu’elle soit aux yeux des démocrates, cette manie de la symétrie a quelque chose d’assez pesant. Elle est notoirement impuissante a rendre compte de nos fantasmes sexuels, et, partant, d’un aspect capital de notre vie. Inutile d’insister sur le peu d’enthousiasme que suscite le respect de l’autre chez un adepte du SM. Inutile d’insister sur le cinglant démenti que la pratique du bukkake apporte à la conception lévinassienne du Visage. L’érotisme n’est pas un humanisme. Ces deux mondes sont aussi éloignés l’un de l’autre qu’un poisson d’une pomme.

Aussi est-ce avec une certaine curiosité que je me suis rendu à la manifestation contre le « Mariage pour tous ». Il est rare que l’on s’oppose à l’extension d’un droit. Il y faut certainement quelque courage.

Au cours de ce défilé passionnant, bien des participantes m’ont confié n’avoir aucune attirance pour la répartition équitable des tâches. « Si je devais me marier avec vous, m’a dit une fille, jamais je ne vous demanderais de faire le ménage aussi souvent que moi ». Je dois dire que la finesse de ce raisonnement n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

Les antiféministes de la jeune génération m’ont paru fort sensées, et j’aurais volontiers brandi une pancarte pour leur prêter main forte. Hélas, je n’ai pas pu les suivre sur le terrain du Père, de l’Autorité, et de la Famille. Mes interlocutrices restent persuadées que la famille est au fondement de la société, et que le Père, dont les homosexuels contribuent à brouiller l’imago, ne doit pas devenir une figure incertaine. Je ne suis pas sûr que Kierkegaard ou Kafka, les deux sommités sur la question, seraient d’accord avec elles. Être incertain du Père n’est pas une perte de repère, c’est un commencement de lucidité. C’est ce qui nous permet de ne pas adhérer comme des fanatiques à notre propre credo. C’est ce qui nous permet d’ouvrir un espace au doute, à l’humour, à la littérature, et la littérature est ce qui nous donne de ne pas devenir des idolâtres.

Mais ne jetons pas trop vite les grenouilles avec l’eau du bénitier. La théologie chrétienne recèle bien des trésors, à commencer par la notion de grâce. Est-il conception plus asymétrique que la « sola gratia » du Concile d’Orange ? Pourquoi un homme qui a travaillé toute sa vie devrait aller en enfer alors qu’un homme qui n’a rien fichu de ses deux mains s’assiérait à la droite de Dieu sous prétexte qu’il a été touché par la grâce ? Quelle drôle de théologie est-ce là ? On peut moquer tous les conservatismes que l’on voudra, on ne remerciera assez les chrétiens de nous avoir délivré, par la grâce, de l’idéologie malsaine du mérite. Les partisans de la grâce proportionnelle aux bonnes oeuvres n’ont pas tort de vouloir se comporter correctement, et je comprends ce que peut avoir de rassurant cette équation. Mais la grâce véritablement gratuite, la magnifique sola gratia de 529, aura toujours ma préférence. Il est encore plus beau de se dire que la volonté de Dieu ne dépend pas de nous. Il est encore plus intéressant de se dire que le salut, au bout du compte, est sans raison.

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