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Citoyens, rendez justice

Manif des magistrats: convaincre nos concitoyens de réclamer des moyens « dignes »

Citoyens, rendez justice
Rassemblement de magistrats, avocats et greffiers devant le Palais de Jusitce de Douai, venus réclamer davantage de moyens et des effectifs supplémentaires, 15 décembre 2021, Douai. © FRANCOIS GREUEZ/SIPA. Numéro de reportage: 01052951_000002

Philippe Bilger adresse son soutien au mouvement de révolte actuel des magistrats, et appelle le peuple à s’en mêler…


Pour une fois, je ne suis pas loin de partager l’indignation du monde judiciaire (65 manifestations relevées le 15 décembre à l’appel de 17 organisations) face au délabrement de l’institution et à la pauvreté des moyens. Même si l’essentiel ne réside pas là. Si j’avais été tenté de m’en distancier, la déclaration du garde des Sceaux me l’aurait interdit. En gros, pour lui, avant 2017, il n’y avait rien ou pas grand-chose. Avec Emmanuel Macron, tout avait changé et il n’évoquait que le strict plan matériel… Interrogeant le rapport profond de la macronie avec la Justice, on aurait pourtant pu établir un constat pessimiste.

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Cette révolte multipliée dans toute la France a pour particularité de ne pas rassembler le corps par corporatisme mais par souci démocratique. Il est significatif que cette fronde soit soutenue par la Cour de cassation et les hauts magistrats qui la dirigent. Des avocats sont venus s’agréger à ce combat – tout est toujours bon à prendre ! – alors qu’ils ont bénéficié grâce à leur ancien confrère d’une hausse considérable de l’aide juridictionnelle, passant de 370 à 615 millions d’euros. Mais aussi légitime que soit cette révolte, elle ne dépassera pas l’antagonisme classique entre un pouvoir suffisant mais insuffisant – c’est une règle de la politique française – et des magistrats au bout de leur patience professionnelle.

Il faut introduire dans ce duo un tiers capital : le peuple. J’ai en effet toujours été convaincu que la cause judiciaire, la lutte pour une Justice à la fois efficace et respectueuse du citoyen ne seraient véritablement pris en charge, dans le champ républicain, que le jour où le peuple s’emparerait de cet enjeu fondamental pour la démocratie : un service public de la Justice à la hauteur de ses attentes et de sa volonté d’être à la fois écouté, compris et respecté, quelle que soit la diversité des décisions. Il m’a semblé qu’il n’était pas utopique d’espérer – j’ai conscience qu’il faudra du temps – que les Français protestent, réclament, revendiquent, exigent, moins de considération formelle et plus de sollicitude concrète. Pourquoi pas, un jour, des pancartes brandies pour une Justice rapide, pour une Justice efficace, inspirant confiance aux citoyens ?

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Mais pour que cette révolution se produise, il conviendra d’abord que la Justice donne envie au peuple de se mobiliser pour elle, que le rapport pour l’instant médiocre – à la fois d’insatisfaction, de découragement, de résignation et d’ignorance – entre elle et lui se modifie radicalement et que, pour le dire nettement, la société devienne fière de sa Justice et se l’approprie comme une grande cause nationale. Peut-être, dans ce pays déchiré, exacerbé de haine, d’intolérance et d’insécurité, la plus importante de toutes.

La Justice n’est pas qu’une affaire politicienne entre un président roublard et un ministre prêt à en découdre dans la campagne à venir. J’aimerais qu’on ne puisse pas mettre entre parenthèses le peuple français qui, se mêlant de Justice, s’occuperait de ce qui le regarde. Cette fronde du 15 décembre relèvera de la routine habituelle ou annoncera autre chose à partir du mois d’avril 2022.

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Magistrat honoraire, président de l'Institut de la parole, chroniqueur à CNews et à Sud Radio.

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