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Home Édition Abonné Décembre 2021 Le fonctionnaire, une espèce menacée?


Le fonctionnaire, une espèce menacée?

C'était écrit, la chronique de Jérôme Leroy

Le fonctionnaire, une espèce menacée?
Bibliothèque de l'ENA, septembre 2008 © DURAND FLORENCE/SIPA. Numéro de reportage: 00567382_000015

La haine des bureaux et de l’administration existe depuis longtemps. Elle est au cours des dernières décennies devenue un moteur des programmes politiques, essentiellement à droite, là où l’on se revendique le plus souvent du gaullisme. Pourtant…


Comme à chaque élection présidentielle, le nombre de fonctionnaires est un argument de campagne. Le sujet est donc revenu pendant la primaire des Républicains. Valérie Pécresse s’est lancée la première dans la dénonciation d’une fonction publique pléthorique, onéreuse et inutile. Dans L’Opinion, à la mi-octobre, elle a souhaité « la débureaucratisation du pays et une décentralisation avec un lâcher-prise de l’État pour supprimer les doublons. Mon objectif, c’est de supprimer 150 000 postes dans l’administration administrante. »

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L’expression « administration administrante » renvoie à cette idée des fonctionnaires « ronds-de-cuir » dénoncés le plus souvent sur un mode satirique depuis le xixe siècle par Henry Monnier, Flaubert ou Maupassant. Courteline, lui, a popularisé l’expression dans un célèbre roman, Messieurs les ronds-de-cuir, où il présente des fonctionnaires fainéants : « Est-ce que vous êtes fou ? Depuis quand donc, s’il vous plaît, révoque-t-on des fonctionnaires de l’État parce qu’ils ont séché le bazar ? Ce serait assez rigolo, qu’on ne puisse plus tomber malade. »

Pour un autre candidat républicain, Philippe Juvin, le remède se résume en un mot d’ordre clair : « Sortons nos agents des bureaux ! » s’exclame-t-il dans Challenges. Sans doute pense-t-il que la vie de bureau est toxique et ce n’est pas Balzac qui lui donne tort. Dans Les Employés (1835), à travers la description d’une intrigue pour prendre le poste d’un chef de division dans un ministère aux mains des « tarets » qui, dans l’argot de la Comédie humaine, désignent des employés médiocres, Balzac a ce mot impitoyable : « Un pouvoir gigantesque mis en mouvement par des nains. »

De son côté, Emmanuel Macron peut, en la matière, faire valoir qu’il a déjà frappé plus haut et plus fort. Ancien énarque, comme d’ailleurs Valérie Pécresse, il a en effet… supprimé l’ENA, autre obsession française, symbole d’une caste inefficace, arrogante et déconnectée, « afin d’améliorer la gestion des cadres supérieurs de l’État, selon une logique fondée sur les parcours et les compétences, plus que sur l’appartenance à des corps ou à des statuts»

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Un grand « reset » bureaucratique en quelque sorte… Dans le dernier chapitre de ses Mémoires de guerre, De Gaulle écrivait pourtant : « La satisfaction m’était donnée, le 15 décembre, d’inaugurer l’École nationale d’administration, institution capitale qui allait rendre rationnels et homogènes le recrutement et la formation des principaux serviteurs de l’État, jusqu’alors originaires de disciplines dispersées. »

Mais comme souvent, au lieu de se demander pourquoi le projet gaullien s’est dénaturé, on préfère casser le thermomètre plutôt que de soigner la fièvre.

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Décembre 2021 - Causeur #96

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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