Au milieu des va-et-vient et des soubresauts complexes de l’affaire malienne, l’Algérie semble, vaille que vaille, maintenir une position ferme et constante : celle du double (ou du trouble) jeu. C’est en tout cas l’impression que confirme la presse algérienne lorsque, dans plusieurs articles parus début décembre, elle reproche au gouvernement malien d’avoir refusé de venir à Alger rencontrer les représentants d’Ançar Eddine et du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) – et d’avoir ainsi torpillé « les négociations entamées par l’Algérie pour mettre en échec la recherche d’une solution pacifique à la crise au nord du Mali »[1. Mounir Abi, Le Temps d’Algérie, 3 décembre 2012]. Une crise dans laquelle l’Algérie, bien qu’elle se prétende soucieuse du seul intérêt collectif, apparaît sous les traits peu flatteurs du pompier pyromane – ou plus exactement, du gendarme qui pactise avec les voleurs, et refuse obstinément que d’autres interviennent à sa place.

« Jusqu’à présent », soulignait l’été dernier un observateur bien informé, « le régime algérien a prétendu s’autoproclamer le gendarme du Sahel et être le chef de file d’une structure régionale de lutte contre le terrorisme. » Mais un gendarme qui paraît s’entendre comme larron en foire avec les voleurs.

À cet égard, on peut évoquer deux faits bien connus. D’abord, les négociations que l’État algérien a entrepris en sous main avec certains groupes jihadistes : « De source proche des services de sécurité algériens », signalait ainsi l’agence Reuters le 15 octobre dernier, « on rapporte que les autorités d’Alger ont eu des discussions ce mois-ci avec le groupe islamiste Ansar Dine, également présent au Mali et proche d’Aqmi ». Le même article citait la remarque d’un ambassadeur en poste à Alger avouant ne pas comprendre « pourquoi (l’Algérie) refuse d’agir »

Négociations d’un côté, mais tolérance hautement  suspecte de l’autre, à l’égard du Polisario, dont les camps sont situés sur le territoire algérien – y compris lorsque ce dernier participe plus ou moins directement à la déstabilisation de la région. C’est ce que soulignait un article largement repris par la presse malienne fin octobre 2012 : après avoir évoqué le renforcement des groupes islamistes sévissant au nord Mali par des combattants du Polisario, l’auteur  y pointait du doigt la responsabilité de l’Algérie, tant dans le contrôle de ses territoires et des camps du Polisario, que dans « le pourrissement de la situation sécuritaire dans toute la région sahélo-saharienne »[2. Farid Mnebhi, « Danger au Mali : le polisario renforce les terroristes islamistes », Mali actu, 26 octobre 2012.]

Le 15 octobre, deux semaines après la réunion sur le Sahel au cours de laquelle le président Hollande avait souligné la gravité de la menace terroriste au Nord-Mali, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l’unanimité la résolution 2071 – présentée par la France et co-parrainée par les trois membres africains du Conseil de sécurité (Afrique du Sud, Maroc, Togo). Cette résolution, qui appelle les autorités maliennes à engager un dialogue politique avec les groupes rebelles, demande au Secrétaire général des Nations unies de présenter un rapport sur la base duquel le Conseil de sécurité pourra autoriser le déploiement d’une opération africaine au Mali, avec pour objectif de permettre aux Maliens de recouvrer leur souveraineté et l’intégrité de leur territoire et de lutter contre le terrorisme international.

De leur côté, pourtant, les autorités d’Alger semblent ne vouloir laisser aucune marge de manœuvre significative à la France, et refusent d’accorder la moindre place au Maroc – en bref, elles ferment la porte au pays qui est à l’origine de la résolution 2071, et à l’un des trois pays africains qui l’a parrainée, qui ont en commun d’être, avec elle, les plus susceptibles de mener une intervention efficace. Là encore, la position algérienne se caractérise donc par son ambiguïté, voire, par sa duplicité.

Fin septembre, lors d’une audience accordée au ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, Abdelaziz Bouteflika aurait ainsi admis qu’il faut agir militairement au Mali tout en refusant « officiellement— toute ingérence étrangère en Afrique»[3. Slate Afrique 28 septembre 2012]. L’Algérie, notait à ce propos Frédéric Pons, demeure ainsi « fidèle à ses habitudes d’opacité », se déclarant « hostile à toute intervention internationale dans son arrière-cour sahélienne, à plus forte raison en cas de présence française affichée. »[4. F. Pons, Valeurs actuelles, 4 octobre 2012.]

Dans le même sens, l’Algérie se montre hostile à toute intervention du Maroc – malgré la bonne volonté montrée par le royaume chérifien dans ce dossier-, et cherche à l’exclure de toutes les structures régionales de coopération en matière de sécurité dans la région.  Un ostracisme strict, dont la presse se fait écho : pour le quotidien algérois La Tribune, par exemple, une alliance maroco-malienne constituerait « un élément de blocage pour toute solution politique aux problèmes qui surviennent dans la sous-région. Vouloir faire de militants indépendantistes des terroristes ne peut qu’ouvrir la voie à des guerres dures et longues. Un pas que les Maliens et leurs alliés marocains semblent avoir franchi pour mettre la région dans une sorte de fait accompli et une impasse qui risque de durer longtemps et porter les germes d’une instabilité contagieuse »[5. A. Echikr, La Tribune, 5 octobre 2012.]

Une fois ce double jeu constaté, on peut s’interroger sur ses raisons (et de là, sur sa pérennité). À son propos, de nombreuses explications ont été avancées.
D’abord, la persistance des ambitions hégémoniques de l’Algérie dans la région – en contradiction avec une action qui consisterait à favoriser la coopération, et au-delà, l’intégration maghrébine. D’où le refus opiniâtre de toute intervention marocaine dans le dossier malien – en utilisant l’argument controuvé selon lequel le Maroc ne serait pas un « pays du champ », c’est-à-dire, un pays en contact frontalier avec la zone en question : ce qui n’est vrai que si l’on dénie au Maroc, et c’est bien là tout le problème, la possession de la zone saharienne reconquise en 1975 mais que l’Algérie, derrière le masque du Polisario, aimerait tant s’adjuger à elle-même. Pas de concurrence.

Seconde raison, le soutien que l’Algérie apporte au Polisario pour des raisons idéologiques (le bon vieux droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, décidément accommodable à toutes les sauces) et surtout géostratégiques (dans le but de se ménager une fenêtre sur l’Atlantique grâce à la création d’un État tampon Sahraoui), la place dans une situation de porte-à-faux. Un situation  qui a d’ailleurs été très précisément décrite par le premier ministre du Mali, cheikh Modibo Diarra, dans son discours aux Nations Unies du 27 septembre : « C’est le lieu de réaffirmer la détermination du Gouvernement du Mali à poursuivre l’œuvre entamée avec les autres pays du champ dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale organisée et les velléités irrédentistes et subversives dans la bande sahélo-saharienne. » Même si le régime récuse tout parallélisme entre le séparatisme malien et le séparatisme sahraoui, comment l’Algérie se sentirait-elle à l’aise dans ce dossier, elle qui soutient depuis l’origine l’une de ces rebellions irrédentistes ?

Enfin, dernière raison plausible, la peur panique d’une déstabilisation interne en cas d’intervention : épargnée jusqu’ici, grâce à l’utilisation de moyens plus ou moins avouables, par les effets du « printemps arabe », l’Algérie pourrait, en intervenant dans une telle entreprise, être secouée à son tour par le vent de la rénovation – d’autant qu’elle présente objectivement les mêmes défauts qui ont fait flamber les révolutions en Égypte ou en Tunisie.
Dans ces conditions, comment l’Algérie pourrait-elle jouer sincèrement le jeu de la stabilisation, alors qu’elle a, sinon intérêt à l’instabilité, du moins de fortes raisons de faire prévaloir l’immobilisme, aussi bien interne que régional ? Et comment croire qu’elle acceptera de changer son fusil d’épaule ?

*Photo : United Nations Photo.

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Frédéric Rouvillois
professeur de droit public à l’université Paris Descartesest né en 1964. Il est professeur de droit public à l’université Paris Descartes, où il enseigne le droit constitutionnel et s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des idées et des mentalités. Après avoir travaillé sur l’utopie et l’idée de progrès (L’invention du progrès, CNRS éditions, ...