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Mali : Jihad et anarchie

Mali : Jihad et anarchie

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Après dix casques bleus tchadiens victimes de mines en septembre dans la région de Kidal, neuf autres, originaires du Niger, tombés dans une embuscade menée par le Mujao entre Ménaka et Assongo le vendredi 3 octobre, un soldat sénégalais a encore été tué  hier à Kidal lors de l’attaque à la roquette d’un camp de l’ONU. Vingt morts en un peu plus d’un mois ! Le bilan est lourd pour la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations-Unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), qui est seule en première ligne depuis que les Français de l’opération Serval se sont fondus dans le dispositif régional Barkhane et se montrent moins actifs sur le terrain, même s’ils y mènent toujours des actions ponctuelles. Mal équipés et souvent mal formés, peu adaptés à la guerre du désert à l’exception des 1200 Tchadiens et des 860 Nigériens présents dans le nord du pays, les soldats des Nations-Unies qui ne disposent pas de moyens aériens et de très peu de force de projection paient aujourd’hui un lourd tribut à la lutte contre les jihadistes qui sont plus actifs que jamais. L’opération Serval, en dépit des succès notables qu’elle a remportés en portant des coups très durs aux combattants d’Aqmi, n’a pas été menée jusqu’à son terme. Le retrait progressif des troupes françaises qui n’assurent plus guère la sécurité des populations, revient à donner un grand coup de pied dans une fourmilière et à laisser les soldats de l’ONU et ceux de l’armée malienne gérer la situation intenable ainsi créée. Après avoir fait le gros dos, les groupes jihadistes qui ont attendu patiemment des jours meilleurs se sont donc reconstitués.

Qu’il est loin le temps où François Hollande pouvait proclamer fièrement à Bamako le 19 septembre 2013 « Nous avons gagné cette guerre ! ». La France a-t-elle vraiment gagné la guerre au Mali ? Oui et non … Serval, affirmait François Hollande le 15 janvier 2013, avait trois objectifs : mettre fin à « l’agression terroriste », « sécuriser Bamako » et « permettre au Mali de retrouver son intégrité territoriale ». Si les deux premiers ont été clairement atteints, ce dont les Maliens se félicitent, on est loin du compte en ce qui concerne le troisième ! Bien au contraire, en janvier 2013, l’armée française a interdit à l’armée malienne de prendre position dans le nord du pays pour permettre à ses protégés du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) de s’installer dans la région de Kidal.

L’imprudente visite du Premier ministre malien Moussa Mara dans la ville, le 17 mai dernier, a été perçue comme une provocation par les rebelles. Des affrontements meurtriers ont rapidement éclaté entre l’armée malienne et le MNLA qui a attaqué la délégation gouvernementale et assassiné froidement des officiels et des cadres de l’administration. La tentative désastreuse de reprise de la ville par l’armée malienne le 21 mai s’est traduite par des dizaines de morts et une débâcle militaire dont les effets se font cruellement sentir aujourd’hui. Dans certaines parties du nord du Mali, le MNLA se promène avec la bénédiction des soldats de Barkhane et de la Minusma, lève des impôts et délivre des cartes d’identité d’un soi-disant Etat de l’Azawad qu’il prétend contrôler ! Au comble du désarroi, le gouvernement malien n’a d’autre solution que de demander, comme le fait aujourd’hui Moussa Mara dans un entretien accordé à l’Opinion, que les soldats français et ceux de l’ONU aident le Mali à cantonner les rebelles. Que ne l’a-t-on fait en janvier 2013, lors de l’arrivée des troupes françaises et tchadiennes à Kidal !

Si l’on excepte Tombouctou, Gao, et quelques postes secondaires à proximité de ces deux villes, l’armée malienne a  pratiquement disparu du nord du pays où jihadistes et groupes armés rebelles font régner la terreur. Les pistes de la région de Kidal sont piégées et font régulièrement des victimes parmi les forces de maintien de la paix et les populations civiles qui n’osent plus les emprunter. Si la ville de Gao vit en paix à l’ombre des troupes françaises, onusiennes et maliennes, les villages des alentours sont aux mains du Mujao qui bénéficie de solides appuis dans une partie de[fs1]  la population locale. Beaucoup, ici, n’ont pas oublié les exactions commises par la MNLA alors qu’il avait pris le contrôle de la ville en avril 2012. La lourde défaite infligée par les islamistes aux Touaregs au mois de juin de la même année avait alors été perçue comme une délivrance, sinon un châtiment divin. La situation n’est guère meilleure dans la région de Tombouctou où des groupes liés à Aqmi et peut-être à Ansar Dine ont repris leurs activités.

Les jihadistes ont su s’adapter aux circonstances. Il n’est plus question, aujourd’hui, de lourds convois de 4X4, mais de commandos mobiles et légers qui se déplacent à moto et se fondent dans la population sans être repérés. Les mines qu’ils fabriquent et posent sur les pistes de brousse sont pratiquement indétectables et font des ravages sur des véhicules qui ne sont pas conçus pour résister à des charges explosives. La saison des pluies est désormais terminée, et plus rien ne s’oppose à la reprise des opérations de harcèlement contre les forces de la Minusma. Plus grave encore, les nouvelles méthodes de terreur initiées par l’Etat Islamique semblent faire des émules au Mali. Il y a une dizaine de jours, un Touareg suspecté d’être un informateur des forces internationales a été enlevé dans la région de Tombouctou et décapité, sa tête étant déposée sur un marché pour remplir la population d’effroi…

Rien n’indique aujourd’hui que la situation puisse s’améliorer prochainement, bien au contraire. Les négociations de paix entre les groupes rebelles et le gouvernement malien sont actuellement au point mort. Le MNLA, qui ne recule devant aucune surenchère, réclame maintenant la mise en place d’un Etat fédéral, ce qui est bien évidemment inacceptable. Le 25 septembre, la population de Bamako est descendue en masse dans la rue pour dénoncer cette folle prétention. Les rodomontades du chef d’état-major de l’armée malienne qui affirmait récemment lors d’une conférence de presse « nous sommes en mesure de répondre par les armes si le dialogue échoue » prêteraient à rire si la situation n’était aussi tragique. La solution ne viendra pas davantage d’une éventuelle intervention française en Lybie, même si celle-ci serait de nature à perturber considérablement les groupes islamistes opérant au Mali. La crise que connait le pays, en effet, a des racines internes et ne dépend pas seulement de l’intrusion d’éléments étrangers sur le territoire national ni davantage des errements bien réels de la politique menée par la France dans le pays.

Les autorités maliennes ne se montrent pas à la hauteur de la situation. Les initiatives maladroites du jeune et bouillant premier ministre nommé par le président Ibrahim Boubacar Keita sont en partie à l’origine de la situation actuelle et Moussa Mara est aujourd’hui sur un siège éjectable. Le gouvernement, pour sa part, est empêtré dans des affaires de mauvaise gestion des fonds publics, si ce n’est de corruption. La mission du Fonds monétaire international (FMI) qui a récemment visité le pays a en effet pointé du doigt l’achat de l’avion présidentiel – n’y avait-il pas d’autre priorité dans un pays exsangue ?-  et de nombreux contrats militaires manifestement surfacturés. Ils ont depuis  été dénoncés, ce qui devrait permettre la reprise des versements du FMI bloqués depuis le mois de mai.

Loin de la lumière médiatique et des feux de l’actualité, le Mali semble donc inexorablement glisser vers le chaos.

*Photo : wikicommons.


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enseigne l’histoire de l’Afrique à Aix-Marseille-Université et est chercheur au Centre d’Etudes des Mondes Africains (CEMAf-Aix). Il est l’auteur de <em>L’Afrique soudanaise au Moyen Âge. Le temps des grands empires (Ghana, Mali, Songhaï), </em>Marseille, SCEREN, 2010.

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