Lors de sa conférence de presse post-grand débat national à l’Elysée, Emmanuel Macron a fait du Emmanuel Macron et invité, à demi-mot, tous les Français à faire de même.


« Un jour, j’aimerais porter l’uniforme. Avec les étoiles. Pensez-y. »

Ainsi parlait Michel Serrault alias Gilbert Brossard dans la scène finale de La gueule de l’autre, ce film-culte des années 70, adoré par tous les passionnés de politique. C’est la phrase à laquelle nous avons immédiatement pensé lorsque nous avons constaté qu’Emmanuel Macron avait souhaité renouer avec la tradition des conférences de presses « assises », comme au bon temps du Général, même si, il faut être honnête, Georges Pompidou avait poursuivi l’exercice et que François Mitterrand l’avait aussi expérimenté une fois.

Macron, l’art d’être politique

Au terme des deux heures trente de conférence de presse, nous ne pouvions que constater que ledit uniforme pourrait bien être trop grand pour l’actuel hôte de l’Elysée. Ce souci louable de rappeler qu’il avait été élu sur le contrat avec les Français de renouer avec un exercice gaullo-mitterrandien de la présidence s’est fracassé sur le réel. Et la dernière question posée qui évoquait l’affaire Benalla, n’a rien arrangé à l’affaire. Emmanuel Macron n’a parlé que des erreurs de son ex-collaborateur. Ce qui était en cause, ce qui lui est reproché, c’est ce « qu’ils viennent me chercher » de la Maison de l’Amérique latine devant son clan. Depuis, nous l’avons maintes fois répété ici, il n’est plus que le président-manager de l’entreprise-France, le symbole de tout ce qu’une très grande majorité des Français rejette, avec son cortège d’adaptations à la mondialisation. Benalla demeurera pour toujours sa « Léonarda », le tournant du quinquennat, le moment où il a perdu la main et la maîtrise des horloges.

Il faut néanmoins retenir qu’Emmanuel Macron en semble bien conscient puisqu’il tente d’envoyer des signes. A ce titre, cette nouvelle formule, qu’il a répétée plusieurs fois sur « l’art d’être Français », mêlant harmonieusement l’enracinement et la quête de l’universel, avait quelque chose de séduisant.

Mais comment ne pas y voir seulement une tactique à court-terme pour les élections européennes, alors que sa catastrophique tête de liste Nathalie Loiseau semble marquer le pas et que le candidat de la droite classique François-Xavier Bellamy poursuit sa dynamique. Eviter un effet de vases communicants vers la liste LR n’est-il pas le principal souci qui agite les têtes pensantes de la Macronie ? Ne nous montrons-nous pas trop soupçonneux et ne nous laissons-nous pas gagner par le procès d’intention ?

Le retour du prestidigitateur

Pour y répondre, examinons le propos du président de la République, hier soir, en commençant par ce qui va dans le sens de notre soupçon.

La réforme de l’ENA caresse certes le sentiment anti-élites qui mouvait les gilets jaunes originels, mais elle s’avère en fait une proposition démagogique et cache surtout une attaque en règle contre le concours républicain de la fonction publique. Hier soir, Emmanuel Macron a mis en cause l’emploi à vie des haut-fonctionnaires ayant réussi un concours. Il réfléchit à d’autres modes de recrutement. « Spoil system » à l’américaine et discrimination positive, musée des horreurs pour n’importe quel républicain enraciné et universel, le président-manager semble bien avoir fait son choix et il n’est pas réjouissant.

Autre mesure démagogique, la réduction du nombre de parlementaires permet au président de la République de faire croire aux gilets jaunes qu’ils ont remporté une victoire, alors que la France périphérique et rurale en sera la première victime. Combinée à l’instillation d’une dose de proportionnelle, le poids des métropoles et des états-majors parisiens en sera accru. La France profonde, celle que le président disait vouloir rassurer après son « Grand débat », payera les pots cassés.

Et puis il y a les justifications présidentielles, à propos des malheureuses formules qu’il a employées, sur l’arrogance qui lui est reprochée. Là aussi, non seulement, il renvoie la responsabilité sur les journalistes et les réseaux sociaux qui ont déformé et décontextualisé sa prose, mais lorsqu’il exprime un mea culpa, c’est pour s’emmêler longuement dans des cordes d’alpinisme et nous faire comprendre in fine et bien malgré lui que nous ne sommes pas assez finauds pour ne pas être accessibles à sa pédagogie.

Promesses ténues

Dans la colonne de ce qui nous conduit à atténuer notre soupçon, on notera tout d’abord sa charge inattendue contre l’islamisme politique et les tentations sécessionnistes à l’œuvre dans de nombreux quartiers. Alors qu’Aurélien Taché avait semé le trouble sur ces sujets dans la majorité et que Marlène Schiappa s’y était fermement opposée, on attendait l’arbitrage présidentiel. Emmanuel Macron semble avoir pris le parti de la seconde, même si, là encore, les élections européennes n’y sont sans doute pas étrangères. Il faudra observer sur le long-terme pour juger si la volonté « intraitable » qu’il a exprimée sera bien suivie d’effets. Même chose pour son timide éloge de la frontière.

La question posée par la correspondante d’un quotidien allemand a été très intéressante. Emmanuel Macron semble avoir pris acte que le couple franco-allemand ne traverse pas une période idyllique en assumant ouvertement sa propre responsabilité à cet égard. Il a sans doute peu apprécié les réponses venues d’Outre-Rhin à ses propositions européennes. Reste à en tirer toutes les conséquences. Là aussi, il faudra observer en d’autres rendez-vous s’il est décidé à jouer, comme les Allemands, la carte des intérêts nationaux stricto sensu, se débarrassant de cette chimère appelée « souveraineté européenne ».

Il est finalement assez douteux que cet exercice ait permis à Emmanuel Macron de changer la perception qu’une grande majorité des Français à son égard. Les études d’opinion publiées dès hier soir par Le Figaro confirmaient ce doute, puisque les sondés répondaient à la fois qu’ils n’avaient pas été convaincus par sa prestation tout en approuvant une majorité des mesures qu’il proposait. C’est bien lui, son style de présidence et ses deux premières années qui motivent ce jugement de l’opinion. Le scrutin du 26 mai donnera des informations encore plus fiables sur le rapport des Français au chef de l’Etat. Il n’est pas certain qu’à l’instar de Gilbert Brossard, il puisse enfiler le fameux uniforme.

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