On a dit de Hugo qu’il était « l’homme-siècle ». Il a couvert en tout cas, de vie active, la période 1820-1885 : peut-être vaudrait-il mieux parler d’ « homme-génération », tant les fervents du Romantisme, nés avec lui, se sont éteints en gros à l’automne ou l’hiver de sa vie.

Sean Connery a été l’homme du baby-boom. De 1962 à 2001, il a accompagné tous ceux de ma génération — et moi-même. 

Bien sûr, il appartenait lui-même à la génération précédente. Pour qu’il fût notre idole en ce début des années 1960, quand nous avons quitté les barboteuses et les culottes courtes, il fallait bien cet écart — tout comme les acteurs-fétiches de la génération présente n’étaient pas nés avec le siècle. Sean Connery, né en 1930, a été pour nous ce que fut Cary Grant (né en 1904) pour la génération de nos parents.

Il est d’ailleurs significatif que Fleming, qui n’était pas exactement un perdreau de l’année quand on a pensé à adapter ses romans, ait justement pensé à Cary Grant pour incarner son héros. Mais en 1961, Grant avait déjà 57 ans — un peu tard pour se lancer dans les cascades que supposait le rôle. Et il était probablement trop cher pour la bourse de Broccoli et Saltzman, qui n’avaient encore rien produit de bien marquant. L’ex-Monsieur Muscle Ecosse, qui lui non plus n’avait rien tourné de mémorable, leur convenait tout à fait.

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J’avais neuf ans, mes parents m’ont emmené voir Docteur No. Cela faisait un certain temps que le sexe avait pointé son nez entre mes jambes. L’apparition d’Ursula Andress sur une plage dorée, pointant son poignard sur ce grand escogriffe de 007, voilà qui m’enchanta. J’ai immédiatement commencé à lire les romans de Fleming, qui paraissaient l’un après l’autre sous la couverture unique où s’étalait le sourire sarcastique et le Walther PPK de l’agent secret par excellence. Une magnifique opération de communication de la CIA, quand on y pense. Le KGB de l’époque n’a même pas été fichu d’imposer une image concurrente. Nous sommes tous devenus des honorables correspondants du MI5. Ils n’ont pas dû aimer ça, à l’Huma.

Nous ne pensions pas pour autant que les vrais agents secrets ressemblaient à 007. Après tout, nous avons lu John Le Carré, et nous savons bien que dans la réalité des « Services », il y a bien davantage de George Smiley que de James Bond. Mais la réalité n’a rien à voir avec l’usine à rêves qu’était Sean Connery. Et encore, ce diable d’homme a incarné l’un des héros de Le Carré — dans la Maison Russie !

Pourquoi lui — et pas Roger Moore, qui juste avant avait débarqué sur les rares écrans de télévision avec Ivanhoé (nous nous rassemblions entre voyous pour regarder les épisodes chez le seul d’entre nous assez fortuné pour avoir un récepteur) ? Mais Moore était trop propre, trop souriant — trop américain, bien qu’il fût lui aussi britannique. Il lui manquait l’ironie, l’auto-dépréciation de Connery. Et pourquoi un Anglo-saxon ? Nous aurions pu choisir Jean-Claude Drouot, qui à partir de 1963 incarna Thierry-la-Fronde. Mais il faisait trop gamin et de fait, il avait huit ans de moins que Bond. Il nous fallait un modèle de dur, un modèle de chic, un modèle d’homme.

D’autant que p

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