André Versaille publie en ce moment un feuilleton sur le site du Monde, intitulé : « Les musulmans ne sont pas des bébés phoques »

Si, comme nous l’avons vu, l’islamophobie n’est pas un racisme, quel est donc le sens de la lutte menée contre l’islamophobie ? Un bref retour en arrière nous montre que cette lutte n’est pas une opération défensive entreprise par une population minoritaire en danger, mais une stratégie offensive et internationale conduite par des États islamistes pour interdire mondialement toute critique à l’endroit de la religion musulmane et sacraliser celle-ci sur la Terre entière.

Ainsi, lors de la conférence dite de Durban II (en avril 2009, à Genève), plusieurs États musulmans ont tenté de faire adopter par l’ONU une loi interdisant universellement le blasphème. Les États-Unis et l’Union européenne se sont opposés à cette proposition comme contraire au principe de la liberté d’expression : « il est fondamental de faire la distinction entre la critique des religions ou des convictions et l’incitation à la haine religieuse. Seule cette dernière […] devrait être interdite », a alors dit Jean-François Matteï, ambassadeur de France à l’ONU[1. En France, le Haut Conseil à l’intégration fondé par Michel Rocard s’était prononcé à ce sujet en 2003 lorsqu’il avait rappelé unanimement que : 1) en République, la critique de la religion, comme de toutes les convictions, est libre ; 2) elle est constitutionnellement garantie et fait partie de la liberté d’opinion et d’expression ; 3) elle ne saurait être assimilée au racisme et à la xénophobie.]. Héritière des Lumières, la démocratie accorde en effet des droits aux individus, non aux communautés qu’elles soient religieuses, ethniques, idéologiques ou politiques.

« Les religions en tant que telles ne possèdent pas de droits, ce sont les peuples qui possèdent des droits »

Les États musulmans n’ont pas jeté l’éponge : quelques mois plus tard, l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), qui compte 57 pays membres, s’est mobilisée en faveur de la pénalisation de toute forme de « diffamation religieuse » de par le monde. L’OCI jugeait que l’attaque des croyances sacrées et la diffamation des religions, des symboles religieux, des personnalités et des dogmes contrariait la jouissance des Droits de l’homme des fidèles de ces religions, et a réclamé que l’on introduise, dans le « traité contre le racisme », l’interdiction de toute « insulte à ce qui est tenu pour sacré par la religion ».

Il s’agissait donc de sanctuariser l’islam et non de protéger les musulmans qui l’étaient déjà puisque le droit international condamne toute discrimination fondée sur la religion. Sérieuse ambiguïté supplémentaire, le caractère injurieux n’était pas défini, les précisions étant laissées à l’appréciation de la justice de chaque pays signataire. Or, il faut savoir qu’en Égypte, par exemple, la législation contre le blasphème a été utilisée pour punir les dissidents, et a servi à combattre les interprétations réformatrices des textes religieux.

Menace à peine voilée de l’ambassadeur algérien à l’ONU Idriss Jazairy : rejeter la proposition de l’OCI renforcerait les extrémistes dans le monde arabe. « Si nous continuons de nous heurter à ce mur de verre et qu’on dit qu’on ne peut rien contre l’islamophobie – alors qu’on peut faire quelque chose contre l’antisémitisme – c’est la porte ouverte au recrutement de kamikazes », a-t-il dit à l’agence Associated Press (AP).

Les pays occidentaux continuèrent de s’opposer à ces projets de résolution. Hans Dahlgren, ambassadeur de Suède à l’ONU, rappela que dans l’Union européenne, « les religions en tant que telles ne possèdent pas de droits, ce sont les peuples qui possèdent des droits ». De son côté, le Vatican avait également dénoncé cette notion de « diffamation religieuse ». Il ne lui avait pas échappé que l’adoption de cette mesure pouvait permettre aux États musulmans, où les minorités chrétiennes sont persécutées, de bâillonner à la fois la liberté d’expression et la liberté religieuse, puisque, dans son principe, l’intégriste tient les autres religions pour blasphématoires.

Au Pakistan, la loi anti-blasphème sert de prétexte à tout…

Les oppositions occidentales étaient d’autant plus légitimes que l’adoption d’une résolution pénalisant la « diffamation religieuse » aurait amené la totalité des États de la planète à rejoindre, sur ce principe, l’Arabie saoudite et d’autres États pratiquant la charia, ce qui revenait à cautionner le recourt aux châtiments dégradants et les violations des droits humains élémentaires pratiqués par ces États contre ceux, musulmans et non musulmans, qu’ils accusent de blasphémer l’islam. Il suffit de voir avec quelle fréquence des Pakistanais chrétiens sont accusés, sur simple dénonciation d’un musulman, et souvent sans preuve, de blasphémer ou d’insulter l’islam, puis condamnés à de lourdes sanctions pouvant aller jusqu’à la peine capitale. En effet, la loi anti-blasphème pakistanaise n’a cessé de se durcir avec l’islamisation du pays jusqu’à prévoir la peine de mort en cas de blasphème contre Mahomet, ce qui a instauré un climat de terreur chez les chrétiens.

Voici comment un rapport d’Amnesty rendu public le 21 décembre 2016 montre ce qu’il en est, concrètement, de l’application de cette censure et de ses conséquences. Audrey Gaughran, chargée des questions relatives aux enjeux internationaux à Amnesty International, y déclare : « Il existe tout un ensemble de preuves accablantes montrant que les lois pakistanaises sur le blasphème violent les droits humains et encouragent les gens à rendre la justice eux-mêmes. Quand une personne fait l’objet d’accusations, elle se retrouve piégée dans un système qui lui offre peu de protection, où elle est présumée coupable et qui ne la met pas à l’abri de ceux qui veulent utiliser la violence ».

L’expertise montre que les lois pakistanaises sur le blasphème donnent lieu à des atteintes aux droits humains et violent les obligations juridiques internationales du pays concernant le respect et la protection de toute une série de droits humains, notamment la liberté de religion ou de conviction et la liberté d’expression.

…même au pire

Étant donné l’atmosphère qui règne dans le pays, on imagine sans peine que les citoyens ne se hasardent guère à faire des commentaires sur le Coran – et ceux qui font partie de la minorité chrétienne encore moins que les autres. Et pourtant, les accusations de blasphème contre des chrétiens sont nombreuses. Les cas exposés dans le rapport montrent que les lois sont rédigées en termes imprécis et ne comprennent pas de mesures de protection en faveur des accusés. Elles peuvent même donner lieu à des atteintes aux droits humains, puisqu’en présumant d’office les prévenus coupables, elles les mettent en danger, tandis qu’elles favorisent les plaignants en leur permettant de porter des accusations souvent non contrôlées.

Précisions : quand une personne est accusée de blasphème, la police peut l’arrêter sans même avoir à vérifier si les accusations portées contre elle sont justifiées ; de plus, les forces de police cèdent souvent à la pression exercée par des foules en colère, y compris par des responsables religieux et leurs sympathisants ; il n’est pas rare que la police transfère ces cas aux procureurs sans avoir pris la précaution d’examiner les éléments de preuve. Enfin, quand une personne est inculpée, elle peut être privée de la possibilité d’obtenir une libération sous caution et risque de subir un procès interminable et inique.

Le rapport précise également que beaucoup de personnes accusées de blasphème sont directement menacées de violences par des groupes ou des individus isolés qui veulent rendre la justice eux-mêmes et vont jusqu’à tuer les accusés, leurs proches et des membres de leur communauté, voire leurs avocats… Par ailleurs, cette loi a été utilisée pour s’en prendre aux personnes les plus vulnérables au sein de la société, y compris aux enfants, aux handicapés mentaux, aux membres de minorités religieuses et aux pauvres.

La peur s’est donc aussi emparée des personnes qui travaillent au sein même du système pénal pakistanais, rapporte Audrey Gaughran. La pression est telle que les avocats, les policiers, les procureurs et les juges craignent de faire leur travail de façon impartiale…

Waleed Al-Husseini a dit : « Si les islamistes parvenaient à islamiser le monde entier, cela ne tiendrait pas à leur force intellectuelle, ni à leur foi, et encore moins à leur puissance militaire mais à la lâcheté de leurs adversaires. »

 Retrouvez André Versaille sur son blog, Les musulmans ne sont pas des bébés phoques

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est écrivain et éditeur.est écrivain et éditeur.