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Luc Ferry ou la fatwa du lynx

Luc Ferry ou la fatwa du lynx

Semblable à un archange vengeur fièrement campé aux commandes de l’étincelant hélicoptère de la raison, Luc Ferry vient de survoler bruyamment la pensée de Philippe Muray. Muray vu du ciel, le voyage valait le détour ! Tout est vu de si haut que plus rien n’est reconnaissable. Grâce à son époustouflant numéro de voltige aérienne, paru dans Le Figaro du 17 février sous le titre « Philippe Muray ou la myopie extralucide », Luc Ferry nous fait découvrir un Muray nouveau, généreusement débarrassé de tous les traits de sa physionomie concrète et familière. Seule contrariété : notre pilote de chasse a malencontreusement oublié à terre ses lunettes et ses jumelles.[access capability=”lire_inedits”]

Ainsi, au milieu des toussotements toujours plus angoissants du moteur de son bolide rationnel, Ferry nous invite avec ardeur à examiner une indistincte bouillie verte, une soupe sans forme : le « Muray-en-soi », vu des cieux du kantisme terminal et garanti sans un gramme d’humour par son inventeur. Évidemment, le vulgaire, écœuré par une telle hauteur de vue, est tenté de demander où tout cela noumène. Cependant, voici que Luc Ferry arrache peu à peu notre œil inavisé à l’errance dans ces marécages informes, pointant avec autorité des striures obscures et des taches brunes, très brunes, de plus en plus nombreuses, bourdonnantes, menaçantes. La démonstration est là, imparable : vu du ciel, Philippe Muray est nazi.

Le kantien, nous le savons, est un animal joueur et souvent même espiègle. Coutumièrement, pourtant, les penchants joueurs du kantien convergent vers une passion unique : la démonstration rationnelle. « Je t’argumente-tu m’argumentes-par la barbichette » constitue, aux yeux des kantiens, le seul jeu vraiment sérieux et digne, source des plaisirs les plus ardents et les plus honnêtes à la fois. Curieusement, rien de tel dans la philippique contre Muray. Ferry le concède du reste, avec un sens appuyé de l’euphémisme : « Bien sûr, tout cela mériterait plus longue discussion et argumentation. » Sa diatribe, en réalité, est dénuée de toute espèce de démonstration valide. Elle ne contient, en son cœur, que des allégations hasardeuses d’ordre psychologique. Ferry, cette incarnation incontestée de la « grande santé » nietzschéenne, cet ayatollah rayonnant de bonheur démocrate, nous apprend que Muray est malade, très malade : frappé de « conscience malheureuse », atteint de pessimisme aggravé, de mégalomanie, d’hypertension apocalyptique et de haine haineuse de tout.

« Ô mon âme, je t’enseignais le mépris qui ne vient pas comme une pâture de vermine, le grand mépris, le mépris aimant qui aime le plus fortement lorsque fortement il méprise. » Qu’il me soit permis de préférer Nietzsche au psychologue Ferry. Pas une seconde, ce dernier ne semble en effet soupçonner cette hurlante évidence : que derrière la fureur comiquement hyperbolique de Muray puisse se cacher un amour de l’humanité un peu plus sérieux que celui dont il parle.

Pour Ferry, la démocratie n’a pas le droit aux misères, seulement à la « grandeur ». Les choses sont simples. Il existe trois divinités vraies : l’Homme, la Démocratie et le Libéralisme. Celui qui ne se prosterne pas devant elles signifie par là-même qu’il les hait. Et qu’il est un homme malade, à l’instar des Français donnés récemment pour champions toutes catégories du désespoir, qui vivent eux aussi dans l’erreur et le péché antidémocrates. Ferry nous informe en outre, avec un sens athlétique du raccourci, que toutes les autres formes de transcendance historique ou religieuse conduisent avec une fatalité mathématique au massacre maoïste. Si telle est la stupéfiante « vérité du siècle », je donne aisément acte à Ferry que Muray n’en a en effet rien compris.

Ferry reproche enfin à Muray sa fameuse « posture apocalyptique » (les mains levées vers le ciel, les yeux révulsés et le couteau sanglant du désespoir bestialement coincé entre les dents), sans jamais s’inquiéter de sa propre posture : celle de l’homme raisonnable, sérieux et pondéré. Celle-ci forme pourtant un contraste étonnant avec le contenu de ses propos.

Admirons une dernière fois la rigueur avec laquelle Ferry, de son impressionnant regard d’aigle aux yeux dévorés par une conjonctivite aigüe, établit le nazisme transcendantal de Philippe Muray. Après avoir accordé à Muray quelques charmes, Luc Ferry nous avertit sagement que nous aurions tort de suivre cet inquiétant joueur de flûte probablement originaire de Hamelin. En effet, « derrière sa critique tous azimuts des masses, c’est la haine de la démocratie qui suinte à chaque ligne. S’il tourne en dérision les foules festives, c’est à la manière du bourgeois qui se moque de la bonne espagnole. »

L’idée que Muray puisse rire avec la bonne des bourgeois montés sur roulettes – et éventuellement tenter de les aveugler en leur balançant sur le nez le jupon consentant de celle-ci – en dépit de sa crédibilité psychologique assurément plus convaincante, n’effleure pas l’imagination de Ferry. « C’est la haine de la démocratie qui suinte à chaque ligne. » Incapable d’étayer ses allégations mensongères sur une seule citation de Muray, celle-ci fût-elle tronquée et sortie de son contexte, Ferry en est réduit à mener son dialogue non avec la pensée vivante, comique et complexe de Muray, mais avec des « suintements » mystiques. Il ne se risque jamais à réfuter une thèse, ni aucun des énoncés réels de Muray, préférant à cela la tâche hardie et dépaysante de réfuter des « suintements ». Cet incurable rationaliste ne procède ici, pourtant, que par insinuations, glissements furtifs et chapeaux à fond truqué. Il commence en attribuant à Muray, de manière tout à fait exacte, une critique de la modernité et de la culture de masse. À partir de ce point, Ferry entame une passionnante dérive logique qui le conduit à une inattendue « haine des masses » et enfin à une aussi impardonnable qu’introuvable « haine de la démocratie ». Il est vrai qu’avec des critères de nazisme aussi flous que ceux de Ferry, Muray pourrait finir sa nuit au poste avec Adorno et Hannah Arendt. Et je crains, hélas, que la compagnie de ces deux autres fieffés nazis ne lui eût pas entièrement déplu.[/access]

Mars 2011 · N°33

Article extrait du Magazine Causeur


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