L’éditorial de novembre d’Elisabeth Lévy


C’est sans doute l’une des meilleures gagneuses de l’histoire de l’art, loin devant Olympia – et ne parlons pas des danseuses, baigneuses et autres pisseuses peintes par nos plus grands maîtres. La Joconde attire chaque jour 30 000 admirateurs, s’enorgueillissent les dirigeants du Louvre. En bons boutiquiers, ils ont fait leurs calculs et renoncé à faire figurer Mona Lisa dans l’« exposition-événement » consacrée à Léonard de Vinci qui, chaque jour, recevra « seulement » les 7 000 visiteurs qui auront dûment acheté leur billet à l’avance. Comment sait-on qu’un événement sera un événement avant qu’il ait eu lieu ? Parce que les gazettes l’annoncent, et que leurs prophéties sont, en l’espèce, autoréalisatrices : qui voudrait rater un événement ? Le public, encouragé par ce label, se précipite et la boucle est bouclée.

Il est communément admis que Vinci est, avec Mozart et Einstein, l’un des grands génies du dernier millénaire. Pour le coup, la main invisible de la gloire n’a pas épousé les caprices du marché, les rares œuvres du grand Léonard étant évidemment inestimables au sens propre. Il n’est pas certain pour autant qu’elle sanctionne la beauté intrinsèque de ses tableaux. Baudelaire, définissant la mission qu’il assigne au critique d’art, écrit : « Tout ce qui plaît a une raison de plaire et mépriser les attroupements de ceux qui s’égarent n’est pas le moyen de les ramener là où ils devraient être. » Il n’a pas vu venir un monde où l’existence médiatique précède l’essence et où, en conséquence, le plaisir ne naît pas d’une rencontre avec une œuvre singulière, mais du fléchage promotionnel des désirs mimétiques.

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La prééminence planétaire de La Joconde n’a pas été forgée par la prédilection du public, mais, plus probablement par une combinaison de hasards et de combines qu’on n’appelait pas encore des « coups de pubs ». Première œuvre acquise par les collections royales en 1513, exposée lors de l’ouverture du Louvre en 1793, tenue pour une gourgandine perverse tout au long du xixe siècle, La Joconde n’est devenue une icône qu’après son kidnapping en 1911 (1). En somme, elle

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Novembre 2019 - Causeur #73

Article extrait du Magazine Causeur

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