Si on peut se réjouir que le président de la République ait cité Dostoïevski dès les premiers mots de son discours d’inauguration du Louvre Abu Dhabi (imagine-t-on Trump citer Dostoïevski ? Et vlan !), il est cependant douteux que le grand écrivain, qui scruta toute sa vie l’homme russe, plus que l’homme universel, se fut reconnu dans l’invraisemblable gloubi-boulga muséal que constitue cette « spin-off » du Louvre au désert.

Une Vierge voisine avec une sculpture africaine

Le visiteur est saisi à la gorge dès la première salle, intimidante et presque vide. Quelques rares vitrines y présentent systématiquement trois objets disparates. Dans la première, une Vierge du Moyen Âge voisine avec une sculpture africaine et une statuette égyptienne – trois versions d’un thème universel, la Mère et l’Enfant. La thèse est posée, et ne vous quittera plus : non seulement l’Humanité est une, ce que personne ne songeait à contester, mais il n’existe, au fond, depuis la nuit des temps, qu’une seule civilisation, qui se développe de manière uniforme et organique. Premiers Villages, Grands Empires, Religions Universelles, et enfin, la Scène Globale (mais ne l’est-t-elle pas depuis le début ?), tel est le parcours proposé. L’intention de mettre en avant l’Universel est sans doute noble et généreuse, mais, de même que les romans à thèse sont des mauvais romans, il en est peut-être de même des musées.

Socrate, Confucius et Bouddha mariés de force

Une seule civilisation donc, et dont tous les mouvements sont mystérieusement simultanés. On nous rappelle ainsi que Socrate, Confucius et Bouddha sont contemporains : ce n’est donc pas, contrairement à ce que m’avait enseigné une Ecole grossièrement ethnocentrique, les Grecs qui ont inventé la philosophie, mais bien, et simultanément aux quatre coins du globe, la civilisation mondiale. Cet unisson miraculeux des phénomènes, de la Chine aux Amériques, ne sera d’ailleurs jamais expliqué. A quoi bon d’ailleurs, si en effet il n’est qu’une civilisation, globale depuis que le monde est monde. On enseigne à Sciences Po la « fin des territoires » ; le Louvre Abu Dhabi va beaucoup plus loin : les territoires n’ont jamais existé ; L’homme est mondial, depuis sa plus tendre enfance. Pour les besoins de la cause, la chronologie est parfois malmenée : un Coran du VIIème siècle voisine avec une Bible du XIIIème : c’est une des étapes de la grande Evolution (« les religions universelles »). C’est un peu la pédagogie Najat Vallaud-Belkacem au musée.

Rome près du Bouddha

Le pompon est atteint avec la présentation de l’admirable art gréco-bouddhique du Gandhara. Art métisse, en effet, par excellence, l’art Gandhara émeut car il raconte une rencontre, aux confins de l’Indus, celle des armées d’Alexandre le Grand et de la pensée religieuse indienne. Mais le Louvre d’Abu Dhabi ne vous contera pas cette histoire si émouvante, si propre à faire rêver ; à côté d’un bouddha du Gandhara, se trouve ainsi placée la statue d’un… sénateur romain, et le musée de commenter : vous voyez, les deux portent une toge. On voit les plis. Ben ouais, c’est pareil.

La démarche du Louvre Abu Dhabi, qui s’acharne à briser tous les repères, à briser l’envol du rêve sur des histoires particulières, est tout à fait inverse de celle du Louvre de Lens, qui, certes, atteste une source commune à l’Humanité, mais déploie ensuite un immense arbre généalogique aux ramifications innombrables. Ce qui fut aussi la démarche de la merveilleuse collection de livres d’art crée par Malraux, l’Univers des Formes, qui traçait au besoin des généalogies étonnantes, mais tachait de saisir dans leur particularité les « systèmes de formes » propres à chaque civilisation.

Ai Weiwei, rebelle sans cause

Ce qui frappe également au Louvre Abu Dhabi, c’est l’absence totale d’aspérité dans le choix des œuvres. Nul risque de tomber nez-à-nez avec une crucifixion de Grünewald. Je ne me souviens pas d’avoir vu une seule scène de bataille. Le conflit est évacué. Pour les portraits, ceux des très recommandables Voltaire et George Washington ont été dépêchés au désert : rassurez-vous, Joseph de Maistre est resté à la maison.

L’œuvre qui clôt le parcours à la valeur d’un lapsus. Il s’agit de la « Fontaine de lumière » d’Ai Weiwei, un pastiche (pour ne pas dire un plagiat) du monument à la Troisième Internationale de Tatline (le musée n’a pas cru bon de préciser – en tout cas à l’écrit, je n’ai pas testé l’audio-guide – ni le nom de l’œuvre source, ni celui de son auteur). Or, au contraire de Tatline, Ai Weiwei n’est pas un auteur révolutionnaire, c’est-à-dire dangereux, c’est un artiste « rebelle », connu pour son opposition au pouvoir chinois, c’est-à-dire – du point de vue occidental s’entend – un artiste inoffensif, très comme il faut. Indiscutablement « divers », mais subtilement ethnocentré sur le plan idéologique, le Louvre Abu Dhabi nous refait le coup de la diversité sans différence.

Précisons enfin que la vaste majorité des visiteurs, ce matin-là, sont des touristes occidentaux, qui retrouveront donc dans les sables le message qu’ils entendaient déjà sur les ondes avant de monter dans l’avion. La mondialisation heureuse, inévitable puisque depuis toujours là. Harmonie des sphères.

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