Je crois qu’il y a chez Emmanuel Macron une authentique aspiration à la grandeur. Chanoine du Latran élu au suffrage universel inaugurant un musée humaniste à Abu Dhabi ! C’est aussi improbable que magnifique. C’est comme un écho de Frédéric II du Saint Empire, qui avait fait broder sur son manteau de cérémonie des versets de la Bible en latin, de la Torah en hébreu et du Coran en arabe.

Hélas ! Il ne suffit pas de le vouloir pour être « l’étonnement du monde », stupor mundi. Les symboles ont une force bien réelle, mais un chef d’Etat ne peut pas n’être qu’un prédicateur ou un tribun. S’il n’œuvre pas à la traduction politique de ses paroles et de ses gestes, c’est du marketing creux. Et la puissance des symboles peut se retourner contre ceux qui les comprennent mal.

Il cite Dostoïevski, mais…

A quoi bon aller à Rome prendre officiellement possession du titre de « premier et unique chanoine honoraire de la basilique majeure de Saint-Jean-de-Latran », lorsque le Conseil d’État interdit que l’on sculpte une croix sur la statue d’un pape ? On peut y voir une volonté de réconcilier les contraires, un « en même temps » audacieux, mais je doute de son efficacité, surtout en l’absence de déclaration claire du président dans le climat polémique actuel.

Quant au discours d’Emmanuel Macron pour l’inauguration du Louvre d’Abu Dhabi, j’en retire une impression en demi-teinte, puisque s’y côtoient les vérités inspirées qui élèvent, et les approximations qui, pour bien intentionnées qu’elles soient, risquent surtout d’enfermer dans le flou et l’ignorance, alors que nous avons besoin de vérité : on ne peut surmonter un problème qu’en ayant conscience de son existence.

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C’est un réel plaisir d’avoir un chef de l’Etat qui cite Dostoïevski – « la beauté sauvera le monde » – et déclare : « nous n’avons rien de plus urgent en réalité, ni de plus important à faire que de promouvoir la culture, l’éducation, la beauté, et ce qui nous semble exprimer le plus haut degré de l’humanité. […] La beauté est en soi une éducation parce qu’elle nous incite à viser plus haut, à sortir de nous-mêmes, de notre condition ; parce qu’elle nous apprend que nous sommes au monde pour agir mais aussi pour contempler, pour réfléchir, pour dialoguer. Parce qu’elle nous met face à notre condition humaine dans un monde qui s’emploie tellement à nous ravaler au pire de nous-mêmes. Parce qu’elle nous apprend que la beauté est aussi d’ailleurs et que la beauté d’ailleurs est parfois tellement semblable à la nôtre. Elle construit un pont entre les continents qu’aujourd’hui certains voudraient diviser, elle construit un pont entre les générations. »

Les désaccords n’interdisent pas de constater que parfois nous pouvons être fiers de notre président !

Si seulement il s’était arrêté là….

L’islam vu d’Abu Dhabi

Alors que les passages ci-dessus ont été globalement ignorés par les médias, beaucoup ont relayé sans esprit critique deux paragraphes dont le chef de l’État aurait mieux fait de s’abstenir.

Ce Louvre de la lumière et du désert c’est ce message envoyé contre tous les obscurantismes, c’est ce message envoyé et ce courage que vous avez voulu, celui de remettre votre religion dans ce qu’elle a toujours fait et que vous venez de rappeler avec beaucoup de courage.

Ce message d’un syncrétisme profond, on ne peut pas aimer la religion qui est la vôtre ici si on ne rappelle pas que dans cette région tous les grands monothéismes sont nés et que l’islam est né de ce palimpseste de cultures et de civilisations qui font que de manière indétricotable, irréductible, nos religions sont liées, nos civilisations sont liées ; et que ceux qui veulent faire croire où que ce soit dans le monde que l’islam se construit en détruisant les autres monothéismes sont des menteurs et vous trahissent. 

Ce serait merveilleux si c’était vrai. Mais la réalité ne se plie pas toujours à nos bonnes intentions, et Emmanuel Macron ne rend pas service au dialogue entre les civilisations en niant les difficultés, et en propageant la fiction selon laquelle « l’islam des Lumières » – que certains essayent de bâtir – serait le « véritable islam » ou « l’islam de toujours ». Quant à l’évocation des « grands monothéismes », elle a à peu près autant de pertinence qu’une envolée lyrique sur « les polythéismes » qui assimilerait la non-violence du jaïnisme aux sacrifices humains à la gloire de Tezcatlipoca.

« Remettre votre religion dans ce qu’elle a toujours fait ». Dans le monde musulman comme dans les autres cultures, il y a toujours eu des esprits éclairés et des gens qui savaient que « la beauté est aussi d’ailleurs ». Mais de là à en faire la norme ! La destruction des idoles fait partie des traditions de l’islam depuis ses origines (c’est un acte très clairement valorisé à la fois dans le Coran, la Sunna et les Hadîth), et « idoles » désigne bien sûr des œuvres d’art et des monuments historiques : statues, tombeaux, temples, livres. L’islam n’est évidemment pas la seule religion à avoir encouragé ce genre de crimes – des chrétiens ont bien lapidé Hypatie et saccagé la grande bibliothèque d’Alexandrie, avec la complaisance, voire la complicité, du patriarche Cyrille – mais laisser croire que l’islam ne l’aurait pas fait c’est encourager la propagande islamiste. Quant au « pont entre les générations », la vision du passé comme jâhilîya, « âge de l’ignorance », est bien spécifique à l’islam, les autres monothéismes n’ayant jamais ainsi massivement adhéré au dénigrement systématique de ce qui les a précédés.

Personne n’a attendu l’islam

« Dans cette région tous les grands monothéismes sont nés (…) de manière indétricotable, irréductible, nos religions sont liées. » Autant que je sache, bien que les Hébreux comme les Arabes soient des sémites, les origines du peuple juif sont dans le Croissant fertile, et le nord du Golfe persique (où se trouve Abu Dhabi) n’a rejoint l’Empire perse que bien après la période de l’exil à Babylone. Évidemment, Jésus et ses apôtres n’y ont jamais mis les pieds, Paul de Tarse non plus. Qualifier « d’indétricotable » le lien entre les monothéismes c’est donner un peu vite raison à une version des choses fortement islamo-centrée. C’est oublier que le judaïsme disposait d’une très riche tradition bien avant la naissance du Christ, et que Hillel n’a pas attendu Jésus pour énoncer sa Règle d’Or : « Ce qui est détestable à tes yeux, ne le fais pas à autrui. C’est là toute la Torah, le reste n’est que commentaire. » C’est oublier aussi que le christianisme, à son tour, n’a pas attendu le septième siècle pour penser, créer et agir.

Il ne s’agit pas de nier les influences ultérieures, qui furent nombreuses et réciproques, ni les liens actuels, ce qui serait un repli sur soi stérile. Mais surestimer ces liens, laisser croire que dans leurs essences les trois principaux monothéismes seraient inséparables, est irrespectueux à l’égard du génie propre de chacun, dangereux car entretenant une confusion qui ne sert que l’islam politique, et surtout totalement faux.

« Ceux qui veulent faire croire où que ce soit dans le monde que l’islam se construit en détruisant les autres monothéismes sont des menteurs et vous trahissent. » En détruisant pas forcément, mais en soumettant dès que possible, et en niant très souvent ! D’ailleurs l’islam se présente lui-même comme une rectification des autres monothéismes ayant vocation à les supplanter. De plus, encore heureux qu’Emmanuel Macron ait dit « les autres monothéismes » et pas « les autres religions », le Coran étant sans ambiguïté sur l’obligation faite aux musulmans d’anéantir par la force toute forme de polythéisme.

Au bon souvenir des « islams égarés »

Là encore, l’islam n’est pas le seul à se comporter ou à s’être comporté ainsi. L’Empereur Julien aurait beaucoup à dire sur l’ouverture d’esprit et la tolérance des chrétiens de son temps, tout comme les philosophes contemporains de Théodose Ier, et les Saxons qui vénéraient l’Irminsûl savent que Charlemagne n’a pas bâti son empire uniquement en inventant l’école. Mais le christianisme s’est depuis très clairement détourné de cette violente intolérance – qui était en outre contraire à ses enseignements premiers. Chez les catholiques, les derniers papes ont même demandé pardon pour de nombreuses fautes du passé. Ce n’est malheureusement de loin pas le cas de l’islam, car si beaucoup de musulmans vivent leur religion et leur foi de manière pacifique et tolérante, ceux qui vont jusqu’à l’auto-critique et la remise en cause des dogmes sont encore minoritaires.

À l’appel à la guerre permanent qu’est la sourate n°9, il faut ajouter que, dans les faits, l’islam ne tolère l’existence des autres « religions du livre » que dans la mesure où il y voit des « proto-islams », ou plus exactement des « islams égarés » qu’il lui revient de corriger. Sans oublier une part de négation, lorsqu’il réécrit leurs textes à sa manière, l’exemple du sacrifice d’Isaac/Ismaël étant particulièrement révélateur. L’expansion initiale, y compris du vivant du prophète si l’on en croit la Sunna, s’accompagna d’un bon nombre de massacres et de conversions forcées. « Vous avez le choix entre la conversion, la soumission et la mort, car j’arrive avec des hommes qui aiment la mort comme vous aimez la vie. » Quant à la tolérance tant vantée d’Al-Andalus, elle est loin d’être à la hauteur de sa légende, bien trop répétée sans vérifications et souvent instrumentalisée.

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Abu Dhabi, pas vraiment un paradis

En outre, notre président ne peut pas ignorer qu’Abu Dhabi n’est pas à proprement parler un modèle de respect des droits de l’homme. Bien évidemment, comparé à l’Arabie Saoudite c’est une utopie humaniste. Mais c’est d’un obscurantisme sinistre comparé à l’Iran d’avant la révolution ou à la Turquie d’Atatürk – ou à la Russie de Poutine !

Même pour les étrangers critiquer l’islam ou le gouvernement est interdit, et risque de conduire en prison. La liberté de la presse est donc une chimère. Un homme et une femme non mariés ne peuvent occuper la même chambre d’hôtel. Le jeûne du ramadan est obligatoire, du moins en public, même pour les non-musulmans. Des femmes victimes de viols ont été condamnées à des peines de prison pour relations sexuelles illicites. S’embrasser en public peut être puni du fouet. L’homosexualité est interdite. L’apostasie de l’islam est interdite. Une femme musulmane n’a pas le droit d’épouser un non-musulman.

Le verre est donc à moitié plein, et à moitié vide. Ce pays est probablement l’un des plus tolérants de tous les Etats d’Arabie, et semble montrer une réelle volonté d’ouverture… au regard des standards de la région. Il combat les Frères musulmans et de nombreux groupes djihadistes, mais l’ennemi de mon ennemi n’est pas forcément mon ami, c’est un allié de circonstance auquel il serait imprudent de faire aveuglément confiance. Tisser des liens avec Abu Dhabi est une excellente chose, tout comme reconnaître ses évolutions positives. Lui tresser des lauriers immérités ne l’est pas.

Jusqu’ici tout ne va pas bien

Nous ne devons pas confondre ce qu’est ce pays avec ce que nous aimerions qu’il devienne – sommes-nous d’ailleurs si sûrs que ses habitants nourrissent les mêmes désirs ?

Nous ne devons pas confondre ce qu’est l’islam avec ce que nous voudrions qu’il soit – ce qu’il est d’ailleurs dans le cœur de certains musulmans, ici et ailleurs, mais malheureusement ni dans ses textes de référence, ni dans sa doctrine, ni pour une très grande partie de ses fidèles.

Je n’ai pas visité ce nouveau musée et ne peux donc pas juger de la pertinence des critiques d’Yves Cassignac. Je les devine malheureusement assez largement fondées. L’articulation du particulier et de l’universel est un art délicat, et pour ma part j’apprécie aussi bien de voir ce qu’une civilisation a d’unique et donc d’irremplaçable, de ressentir une atmosphère qui n’appartient qu’à elle, que de découvrir ce qui la rapproche d’autres cultures, ou d’identifier les formes particulières qu’ont pris chez elle les invariants de notre humanité. Dans une région du monde où trop de prédicateurs contestent la simple dignité humaine de ceux qu’ils appellent mécréants, infidèles, kuffars, mettre l’accent même maladroitement sur l’universel est sans doute salutaire.

Et si le « Louvre de la lumière et du désert » est bien « un message envoyé contre tous les obscurantismes », il mérite alors d’être admiré et loué en toute vérité, sans approximations complaisantes.

Le « Louvre de la lumière et du désert » est une réalisation remarquable, « un message envoyé contre tous les obscurantismes » qui mérite d’être admiré et loué en toute vérité, sans approximations complaisantes.

Les vrais menteurs sont ceux qui veulent faire croire que tout va bien, qu’il n’y a aucun danger, et tentent d’endormir notre vigilance. Ils trahissent non seulement les peuples auxquels l’islam politique a déclaré la guerre, mais aussi celles et ceux parmi les musulmans qui travaillent à extirper de leur religion la tentation totalitaire, l’arrogance fanatique et la soif de conquête. Or c’est uniquement grâce à ces réformateurs courageux que les œuvres de beauté des civilisations islamiques pourront, elles aussi, contribuer à sauver le monde.

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