Depuis qu’il a entendu une phrase ambiguë d’un coéquipier dans un vestiaire («Avec mon intelligence et tes qualités physiques, je serais un joueur extraordinaire»), le champion du monde – et grand penseur – Lilian Thuram est persuadé d’avoir mis à jour un racisme inhérent à la société française « blanche ».


«Je souhaite que les Blancs comprennent que leur couleur de peau est une construction politique. J’insiste : personne ne naît blanc»
Lilian Thuram. Introduction à La pensée blanche

L’ex-footballeur Lilian Thuram a écrit un essai intitulé La pensée blanche. Trouvant la célèbre formule beauvoirienne suffisamment heureuse pour être une nouvelle fois détournée, il l’a sous-titré « On ne naît pas blanc, on le devient. » Il vient de donner un entretien aux journalistes de l’Obs. Votre serviteur l’a lu.

Pour Lilian Thuram, tout commence par une « histoire personnelle » : « J’ai neuf ans, j’arrive de Guadeloupe, j’entre en classe de CM2, des enfants m’insultent : “Sale noir !” » Plus tard, il se demande comment, à neuf ans, ces enfants ont pu développer la conviction qu’être blanc c’était mieux. « C’est cela, la “pensée blanche”, la construction de ce sentiment de supériorité. » 

Thuram pense que tout Blanc a des arrières-pensées racistes

Des insultes comme ça, et d’autres plus croustillantes encore, presque tous les enfants de neuf ans en disent ou en sont victimes. Pourtant, je ne connais aucun roux qui, ayant souffert de se faire traiter de « sale rouquemoute » pendant ses très jeunes années, en a tiré des assertions quasi-sociologiques sur la « construction d’un sentiment de supériorité » des blonds ou des bruns. Les enfants sont cruels et pleins de préjugés. Heureusement, le plus souvent, l’âge, les rencontres, la vie tout simplement, permettent de dépasser ces préjugés. 

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Il n’est pas certain que cela soit le cas pour notre ex-footballeur. Un jour, un coéquipier blanc lui a dit : « Avec mon intelligence et tes qualités physiques, je serais un joueur extraordinaire. » « C’est une “pensée blanche”», décrète Thuram qui, préjugeant que tout Blanc a des arrières-pensées racistes et essentialistes, a entendu une phrase que son coéquipier n’a pourtant pas dite et qui aurait été celle-ci : « Avec mon intelligence de Blanc et tes qualités physiques de Noir, je serais un joueur extraordinaire. » 

Le défenseur assailli de partout par la « pensée blanche »

Peintre des mœurs de l’Occident raciste, Lilian Thuram possède un nuancier coloré et conceptuel lui permettant de débusquer de la « pensée blanche » à peu près partout : « Nous étions plusieurs joueurs noirs dans les vestiaires et l’un d’eux dit : “Tu as vu comme tu es noir ? Moi je suis plus métis, j’ai la classe.” Ce joueur ne se rendait pas compte qu’il reproduisait lui aussi un schéma de la pensée blanche. » S’il lit les déductions de Thuram ici rapportées, il est bien possible que ce joueur ne comprenne toujours pas de quoi il retourne.

« Si quelqu’un se sent agressé par le fait de parler de la “pensée blanche”, cela dit surtout quelque chose de lui », dit encore Lilian Thuram. Ce « quelque chose » est bien entendu le racisme inconscient, la supposée supériorité intériorisée et raciste du Blanc qui pense blanc. Cette thèse est ardemment soutenue par les sociologues français qui adhèrent au concept de « fragilité blanche » développée par la sociologue américaine Robin DiAngelo, et qui commence à faire son entrée dans les universités françaises. Comme elle, Lilian Thuram a scindé l’humanité en deux : les racistes qui ignorent leur racisme, c’est-à-dire tous les Blancs ; et les victimes du racisme, c’est-à-dire tous les non-Blancs. Armé de cette triste grille de lecture binaire, essentialiste et racialiste de l’histoire des hommes, il dit comprendre l’utilisation de l’expression « privilège blanc » : « Les non-Blancs étant discriminés, ils perçoivent les Blancs comme privilégiés de ne pas l’être. » (sic)

Fragilité blanche, masculinité toxique, quelle béchamel intellectuelle!

Comment se faire un peu diable, un peu homme, avant que de se revêtir du manteau de la victime éternelle de la « pensée blanche » ? En s’auto-désignant coupable d’un crime à la mode, ici la « masculinité » : « En tant qu’homme, par exemple, j’ai des biais masculins, mais j’essaie de me soigner. » Le Blanc, lui aussi, doit se soigner pour éviter « les réactions épidermiques dès lors qu’on parle de blanchité » – cette phrase involontairement comique n’est pas de mon dermatologue mais des journalistes de l’Obs. Comment éviter ce prurit ? « Je vous ai donné l’ordonnance [l’écoute, la bienveillance et l’amour des gens] mais ça ne veut pas dire que la prescription soit suivie », se désole le bon docteur Thuram.

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Rappelons à Lilian Thuram qu’il n’est pas le seul footballeur à avoir vécu des épisodes traumatisants et racistes. Il y a quelques années, Christophe Dugarry, un peu exaspéré par les leçons de morale de son ex-coéquipier de l’équipe de France, racontait sur Canal + l’anecdote suivante : « On était en train de prendre des photos avec la Coupe du monde, entre nous. Et Lilian dit : “Allez les Blacks, on fait une photo tous ensemble”. Moi, je n’ai pas relevé, je n’ai pas fait l’amalgame, je n’ai pas mal interprété ses propos. Franck Leboeuf, lui, a remarqué et a lancé : “Lilian, qu’est-ce que tu dis ? Et si, moi, je disais : allez les Blancs, on fait une photo tous ensemble ?” Mais à aucun moment on s’est dit que Lilian était raciste. Lilian ne doit pas oublier qu’il arrive à tout le monde de dire des choses qui dépassent sa pensée ou qui peuvent être mal interprétées.» 

Lisez l’entretien de Thuram, remplacez le mot pensée par le mot sauce, et vous obtiendrez une magnifique… béchamel intellectuelle (béchamel = sauce blanche que l’on réalise avec de la crème et qui accompagne de nombreuses recettes).

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