La crise du Covid-19 ne nous frappe pas tant parce qu’elle est forte que parce que l’Etat est faible et bloqué sur tous les plans. Démonstration.


Il y a beaucoup à dire sur la crise. Même si nous ne bougeons pas, l’ensemble des choses autour de nous bouge sans cesse, et la lenteur apparente du temps fait ressortir les lignes de force avec encore plus d’acuité. Ainsi en est-il des failles béantes de notre organisation, et des ruses cousues de fil blanc que sont les stratégies, si on peut employer ce mot, de nos dirigeants.

Un confinement bien commode

Sur le fond, le gouvernement paraît complètement dans l’impasse. J’avais déjà indiqué que le confinement, outre son aspect purement sanitaire, avait ceci d’intéressant pour nos dirigeants qu’il permettait de museler d’un coup toutes les formes d’opposition ou presque. En effet, ce n’est pas la même chose de faire des déclarations ou des critiques depuis l’estrade d’un meeting, de l’Assemblée nationale, d’un JT ou d’une émission TV, de la rue ou même du perron de l’Elysée, ou bien de les faire avec son petit portable d’un coin de son salon. L’image symbolique n’est pas du tout la même. Le chef de l’Etat et son gouvernement, eux, ne subissent pas cette contrainte.

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De même, j’avais pensé que le gouvernement craignait plus la crise médiatique (le spectacle de notre système de santé outrageusement débordé) que la crise sanitaire elle-même (il faut rappeler que le total des décès des maladies cardiovasculaires et du cancer en France est d’environ 300 000 par an, et le total global d’environ 600 000, soit respectivement 800 et 1600 par jour, il est vrai pas tous contagieux, mais surtout répartis au long de l’année), et plus encore la crise économique, parce qu’il savait que la crise sanitaire serait probablement provisoire, alors que la crise économique sera certainement durable, et qu’elle viendra grossir, jusqu’à la présidentielle et bien au-delà, les rangs des gilets jaunes et des vrais opposants, dont Emmanuel Macron n’a pas traité en profondeur le mécontentement, préférant le show du « Grand Débat » à la mise en œuvre d’une véritable réponse, une solide politique sociale.

J’avais pensé enfin que le mérite principal du confinement était qu’il permettait à nos dirigeants de gagner du temps et, après s’être sérieusement ratés lors de la première manche, de se relancer en préparant très bien la seconde. Il était en effet essentiel de permettre, aussi vite que possible, à la machine économique de repartir, pour éviter la catastrophe de la faillite en masse des PME, que les mesures de sauvegarde de l’Etat ne suffiront certainement pas à éviter. Pour cette raison, le confinement devait être court.

Ni masques ni tests

Or la prolongation annoncée montre qu’ils ont raté cette occasion. En la décidant lundi soir, Emmanuel Macron a pris un risque, politique et économique, énorme. Pourquoi l’a-t-il fait ? A cette première question, nous avons déjà la réponse. C’est parce que les instruments nécessaires pour passer à la deuxième étape, la phase « masques et kits de dépistage pour tous », n’ont pas été prêts à temps. Mais comment est-ce possible ?

Pourquoi tant d’Etats (si nous avons le courage de nous comparer aux meilleurs), dans lesquels nous devons compter la plupart des pays asiatiques, mais aussi les pays nordiques, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la Russie, même le Maroc et le Bénin, ont-ils été capables de se fournir et de s’organiser à temps, alors que nous ne l’avons pas fait ?

A cela, une réponse principale : la chaîne de commandement du pays ne fonctionne plus, ni en bas, ni au milieu, ni en haut.

Les cliniques snobées

En bas, des affaires aussi scandaleuses que la non-utilisation des cliniques privées (parce que les prix de cession des services facturés par celles-ci ont pris trop de temps à être négociés, et qu’aucun hôpital public n’a voulu prendre le risque d’envoyer ses malades à l’avance, sans avoir reçu préalablement l’aval de sa hiérarchie, ou encore la non-homologation des masques proposés pourtant par des PME « agiles » (parce que ça ne « rentre pas dans les clous », ou encore l’interdiction faite aux pharmacies de se fournir en masques sous le prétexte que cela déclencherait une panique dans le pays, ont montré que l’administratif français est fossilisé, incapable, aujourd’hui, de fédérer les initiatives, et de récupérer au profit de la nation tout le dynamisme du privé.

Au milieu, les Agences Régionales de Santé, on le sait maintenant, sont essentiellement, à la différence du modèle allemand, des relais de l’Etat dont il faut surtout remarquer la dimension bureaucratique et l’obsession budgétaire, et la panique face à toute forme de décision.

De même, on a vu aussi à quel point des organismes comme le Conseil Scientifique ou le CARE pouvaient être inefficaces, quand ce n’est pas contre-productifs, confondant démarche scientifique et démarche médicale, temps de paix et temps de « guerre », et faisant tout ce qui est possible pour torpiller les initiatives du Pr Raoult, au point qu’on peut se demander ce qui guide leurs décisions, l’intérêt général ou bien leurs intérêts oligarchiques et particuliers.

Pagaille à tous les étages

Au sommet de l’Etat, la pagaille et l’indécision sont les mêmes, et c’est peut-être ce qui est le plus grave. Tout se passe en fait comme dans les régimes communistes, où seule compte la propagande. Peu importe la vérité, du moment que le discours justifie l’action politique : nos chefs ont d’abord, dans un premier temps, essayé le déni. Nous en avons eu tous les exemples possibles. Ensuite, lorsqu’ils ont vu qu’ils seraient débordés par les faits, ils ont choisi de nier l’utilité des masques et des kits, puisqu’ils n’en avaient pas. Lorsqu’ils ont vu qu’ils ne pouvaient pas, là non plus, éviter la vague, ils ont choisi de confiner.

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A ce moment-là, la première manche était perdue, mais pas la seconde. Pour le chef de l’Etat, avec cette « fenêtre de tir », une évolution du discours et de l’action étaient possibles. Quitte à accuser ses subordonnés d’incompétence (ce qui est facile à mettre en scène), il lui fallait « manger son chapeau », changer brutalement et de direction et de braquet. Il disposait d’un mois, un temps très précieux, pour passer du « masques et kits pour personne » au « masques et kits pour tous ». Mais il ne l’a pas fait. Il s’est piégé lui-même, avec son propre discours. Par orgueil, parce qu’il décide tout lui-même, et pour ne pas avoir à se déjuger, ce qu’il déteste faire, il n’a pas osé changer à chaud les chefs et la stratégie de son armée, pour la mettre en urgence en ordre de bataille.

Désordre en haut, pas de libertés en bas

Au lieu de quoi, il a amorcé un lent virage politique (l’affirmation selon laquelle les masques seraient « en même temps » utiles et inutiles), virage qui n’est pas même terminé. Ce qui fait qu’aujourd’hui, l’ordre d’en haut (« tout le monde aux postes de combat ! »), n’est pas encore venu. Les plans, les troupes et les fusils ne sont toujours pas prêts. On n’a même pas mobilisé en masse les entreprises françaises, on a attendu que les Américains soient sur le marché chinois pour nous porter aux achats, et on interdit aux pharmacies de vendre… Macron fait maintenant, avec beaucoup de peine, le (petit) mea culpa qu’il aurait dû faire il y a un mois. Et il n’a pas d’autre solution, à ce stade, que de confiner pour un mois de plus, afin d’éviter de prolonger la catastrophe sanitaire, la plus visible. Et il est clair que le gouvernement n’arrêtera pas non plus, malgré un grand plan de sauvetage, la catastrophe des PME qui est déjà en cours. Cependant, ses méthodes étant bien connues, nous savons déjà qu’il fera tout pour la nier.  Au final, une bonne partie des PME seront ruinées, et les finances publiques aussi…

Sur le plan de la forme, l’impasse et l’impéritie sont tout autant visibles. Au début, après la phase du déni, le gouvernement a choisi de dramatiser la crise. C’est à cela que sert le décompte macabre que l’on nous sert tous les soirs. A cela, plusieurs raisons.

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D’abord, la communication de l’Etat obéit au principe du proverbe arabe : « Baise la main que tu ne peux couper ». En d’autres termes : « Si tu ne peux cacher la crise, au moins, montre que tu es dynamique : surfe-la ». C’est à  cela qu’a servi le transport hypermédiatisé de malades en hélicoptère et en TGV, alors que le service disponible de la clinique privée, à 100 mètres de là, était sans doute vide…

Plus l’Etat dramatise, plus il se scie les pattes

Ensuite, puisque l’on prend 10 buts à 0 au premier match, il s’agit de montrer que c’est l’attaque adverse qui est très forte, et pas notre défense qui est très faible. Si on a Messi, Ronaldo et Mbappe en face, après tout, on n’est peut-être pas si mauvais. Plus le virus paraîtra dangereux et anxiogène, mieux ça passera auprès d’une opinion terrorisée. Après tout, face à cette épidémie terrible, « on fait pour le mieux ».

Mais cette communication est un piège pour l’Etat lui-même. Parce qu’elle doit se coupler « en même temps » avec une dédramatisation nécessaire, pour que ceux qui le peuvent aillent quand même travailler, et c’est vital. Et les deux choses, en tout cas tant qu’on n’a pas de kits et de masques, sont incompatibles. Car quel chef d’entreprise prendra le risque d’obliger ses employés à venir s’ils ne sont ni dépistés, ni protégés ? Plus l’Etat dramatise (pour se protéger…), plus il se scie les pattes…. Et ensuite, lorsque pour mobiliser pour le travail, il devra, comme avec les masques, expliquer que ce qui était si dangereux hier n’est en fait pas si dangereux aujourd’hui, combien de temps lui faudra-t-il pour « retourner son discours » ? Et qui le croira ?

On n’a pas de masques parce que Macron ne veut pas reconnaître qu’il avait dit qu’on en avait beaucoup, puis qu’il n’en fallait pas. On ne peut pas sortir du confinement parce qu’on n’a pas de masques. On ne peut pas retravailler si on ne sort pas du confinement. Le virus est très dangereux, mais demain, il ne sera pas si dangereux. « On est mal, patron… ». Et ça ne va pas s’arranger.

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