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Les mandarines de Manet

Édouard Manet, Un Bar aux Folies Bergère (détail)

J’ai découvert le génie de Manet en 1983 grâce à la magnifique rétrospective que Françoise Cachin avait organisée au Grand Palais. À l’époque, les expositions monographiques étaient beaucoup plus complètes qu’aujourd’hui pour cette raison paradoxale que l’art avait moins de succès et que le prix des assurances en œuvres d’art était moins démentiel. On ne peut donc pas en vouloir au Musée d’Orsay, dont j’espère que vous n’avez pas manqué la rétrospective, de ne pas avoir obtenu l’autorisation d’emprunter la toile Un Bar aux Folies Bergère, chef-d’œuvre dont j’avais gardé en mémoire les fascinantes mandarines…

Édouard Manet, Un Bar aux Folies Bergère, 1881-82 (96 cm x 130 cm, Courtauld Gallery, Londres)

Champagne de Noël. Brouhaha aux Folies Bergère.[access capability=”lire_inedits”] Lumière au gaz et à l’électricité. Sur la balustrade de la grande salle du café-concert, toute la foule se reflète dans une immense glace. Une serveuse nous fait face, qui tourne le dos au miroir, avec un air terriblement solitaire. Les bras ouverts, elle présente au bar la plus joyeuse des natures mortes qu’on puisse imaginer au XIXe siècle : quelques bouteilles de champagne, de bière pale ale et de Pippermint, un verre d’eau servant de vase et un compotier de fruits étincelants − autant d’objets qui brillent loin de l’atmosphère enfumée de la salle. Il nous faut un certain temps pour repérer que, dans le miroir, un homme est en grande conversation avec la serveuse ou plutôt que, en lutte avec son indifférence rêveuse, il voudrait l’être… Hormis l’excellente nature morte qui occupe tout le tiers inférieur de la toile, le tableau tout entier représente donc à la fois, et non dans chaque partie, le portrait mélancolique d’une femme au regard perdu, une scène de foule baignant dans une atmosphère enfumée et une intrigue intime dont on ne connaît pas le fin mot. Mais là où le chef-d’œuvre devient génial, c’est que l’homme dans le miroir ne se retrouve pas devant le comptoir de marbre (entre nous et la serveuse) où il devrait être. Manet a pris sa place fantomatique, laissant au regardeur le soin de s’imaginer en chapeau-claque, ou de contempler à leur insu l’âme des jeunes filles désœuvrées en face-à-face avec la foule. Grâce à une petite anomalie de perspective, c’est tout à coup l’espace qui devient plus immense, la solitude plus poignante et les mandarines plus désirables… j’y viens.

Depuis Baudelaire, on dit que Manet est le « peintre de la vie moderne » et j’étais déjà de cet avis à l’époque, il y a trente ans. Certains trouvaient « moderne » le regard mélancolique de cette femme face à la foule enfumée. D’autres trouvaient « moderne » la manière enlevée dont Manet utilise le pinceau. Moi, c’était plutôt la modernité des matériaux dépeints qui, d’une peinture à l’autre, me mettait en joie. Le verre épais des pintes de bière (Coin du Café-Concert, 1878, Londres), les récents sièges en fer du Jardin des Tuileries (La Musique aux Tuileries, 1862, Londres), l’acier brossé des sécateurs qu’on dirait sorti de chez Castorama (Branche de Pivoines blanches et sécateur, 1864, Orsay), la robe dorée des bouteilles de champagne, tout cela témoignait de l’esthétique nouvelle des formes usinées de la Révolution industrielle − lesquelles résonnaient sans doute dans ma tête avec les goûts anti-hippies du jeune homme des années 1980 que j’étais. Précisons qu’avant l’époque de Manet, les bocks étaient en grès et les verres en cristal fin, les chaises de jardin étaient des bancs de pierre et le sécateur avait un manchon de bois, patiné par le temps que l’artisan avait mis à le fabriquer. Sans avoir pris conscience que tous ces objets étaient objectivement nouveaux pour l’époque, j’avais surtout le sentiment qu’ils étaient « modernes » pour la bonne raison qu’ils demeuraient, sinon nouveaux, en tout cas flambant neufs sur la toile. Autrement dit, ma notion esthétique de la modernité demeurait celle de Sony ou de Apple : chaque nouveau modèle renvoie le précédent à une tristesse moyenâgeuse. Le plus curieux est que ce credo esthétique trouvait son point culminant dans les mandarines du Bar au Folies Bergère.

Or, en quoi des mandarines peuvent-elles être « modernes » ? J’en étais tout à fait persuadé en les comparant aux oranges et aux citrons des natures mortes hollandaises du XVIIe siècle. Les mandarines ont quelque chose de plus appétissant qui ne me semblait dû qu’au génie français de Fragonard, de Manet, de Matisse, et à leur sens inné de la fraîcheur. Parce qu’elles étincellent sous une multitude de sources lumineuses − ce qui ne pouvait être le cas au temps de la bougie −, elles ont l’air de dater d’hier soir − que dis-je − de maintenant, de tout de suite. Quant aux ronds blancs du tableau, les historiens anglais nous ont confirmé qu’il s’agissait bien de globes lumineux. Car la voilà, la vraie raison de la modernité de ces mandarines : c’est l’invention, toute récente en 1882, de l’électricité.[/access]

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Juillet-août 2011 . N°37 38

Article extrait du Magazine Causeur


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Hector Obalk est critique d’art. Il collabore à Elle et est l’auteur de plusieurs documentaires.

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