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La généalogie des antimodernes, avec Antoine Compagnon

La généalogie des antimodernes, avec Antoine Compagnon
Professeur de littérature au Collège de France, Antoine Compagnon a été membre du Haut Conseil de l'éducation de 2006 à 2011 © Hannah ASSOULINE

Antoine Compagnon, professeur émérite au Collège de France, dans son ouvrage Les antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, dissèque, armé d’une plume acérée, rehaussée par un esprit méticuleux, les fondements de l’antimodernisme français, depuis la Révolution, jusqu’à nos jours. Que l’on songe à Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Baudelaire, Flaubert, Proust, Bloy, et l’énumération pourrait être interminable, pléthoriques sont ces grands penseurs et littérateurs enragés, bouillonnant face aux affres de la décadence universelle, avec leur fourbi de contradictions, et leurs torrents de vitupérations. Malgré leurs singularités, ils s’inscrivent dans une longue filiation intellectuelle, sur laquelle Antoine Compagnon revient, avec ordre et beauté.

Les antimodernes sont ceux qui ont compris la modernité

En guise de préambule, il convient de répondre à l’interrogation gordienne : qui sont les «antimodernes» ? Le préfixe latin semble limpide, il désigne ceux qui défient la modernité et ses apports, tant conceptuels que linguistiques, sociaux ou moraux. 

Négativement, l’antimodernisme, ce n’est point simplement un bord politique (ni droite, ni gauche, dit l’auteur, mais souvent à droite pense-t-on), pas davantage un tempérament (les atrabilaires, les réfractaires), ni même les irréductibles hargneux, grincheux, revêches, qui ne croient en rien. Ils ne sont pas nihilistes. Bien au contraire, ils sont désireux, animés, enivrés, follement amoureux des objets qu’ils défendent, que ce soit la religion, la tradition, le beau dans la langue, les irrécupérables débris du temps, les mœurs et tout ce qui fonde la grandeur et la vertu. D’où l’on comprend pourquoi, en effet, ils sont contre la modernité… 

Au fond, Compagnon soutient qu’ils sont «les penseurs du modernes, ses théoriciens». Ils ont compris le moderne, et sont en avance sur ses chantres, une avance intellectuelle qui leur permet de le combattre, de le railler et de le dégrader. Ils le peuvent, tout simplement parce qu’ils sont «des modernes en liberté».

L’antimoderne, une cathédrale bigarrée

Toutefois, si l’antimodernisme n’est pas en soi une conviction ou une idéologie immuable, les auteurs qui s’en font les fers de lance, sans le savoir, présentent des similitudes. Ils ont souvent traversé la modernité, à l’instar de Chateaubriand en 1789, lequel se déclare «républicain par goût», Flaubert et Baudelaire en 1848 (avant de tous deux conspuer le socialisme et le suffrage universel), ou encore Péguy avec le dreyfusisme. 

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Compagnon répète à loisir que «le moderne et l’antimoderne sont aisément et rapidement réversibles ; les termes sont souvent interchangeables». Nous sommes fatalement le progressiste de l’un, et le réactionnaire de l’autre, et l’axe disjonctif entre les deux est autant fluctuant que les caprices humains sont versatiles. Les antimodernes incarnaient, et incarnent encore des alliages sentimentaux et intellectuels bigarrés, qui n’en soustraient pas l’intérêt, bien au contraire, ils l’augmentent. Ils sont tiraillés entre les exigences irrepoussables de la modernité, des quasi-impératifs moraux, politiques et idéologiques. C’est par exemple Baudelaire, qui conspue le «monde moderne», mais qui s’enorgueillit de poser pour Nadar, photographe… 

Condamnés à périr sur les ruines qu’ils chérissent, dans des sépultures qu’ils haïssent, le présent comme le futur n’ont rien à leur offrir. Rien de bon, rien qui vaille, mais seulement de la pacotille, du fongible, du médiocre. C’est encore Flaubert, qui, s’adressant à Ernest Feydeau à propos de la mort de Théophile Gautier, impute à son «dégoût de l’infection moderne» la cause de sa mort en 1872 après le 4 septembre et la Commune de Paris.

Les six figures de l’antimoderne et leur prodigieuse actualité

La première partie de cet ouvrage s’astreint à placer le sens et la portée des inspirations qui structurent l’antimodernisme, sous la coupole de six «figures», six étant d’ailleurs un chiffre «parfait», comme le pense Saint Augustin… Malgré les ipséités marquant l’individualité des auteurs évoqués, des constantes se dégagent : l’adhésion historico-politique à la contre-révolution ; le refus philosophique des Lumières ; la succombance morale au pessimisme ; l’insistance religieuse sur le péché originel ; l’attachement esthétique au sublime ; et enfin l’ancrage stylistique autour de la vitupération. La seconde perspective que son œuvre nous offre est de l’ordre de la monographie, permettant ainsi de circonstancialiser les personnes et leurs œuvres. Une occasion de revenir sur des auteurs moins traités par l’historiographie littéraire, comme Lacordaire, Lazare, Darmester, ou encore Maritain, Rivière et Monnerot. 

Que retenir de tout cela ?

Au fond, il ressort que les antimodernes semblent tristes. Tristes devant la chute perpétuelle du Sacré, de la Tradition, du Beau, du Grand, et consternés, voire abattus, face à l’abaissement transversal et ravageur de la société individualiste, farcie de progressisme et d’utopies, engraissée de laideur et d’amour-propre. Au fond tout est dit, avec Chateaubriand qui s’écriait : «Malheureusement, je ne suis pas une créature du présent !».

Ces antimodernes sont des boussoles pour qui s’égare, et des phares pour les bateaux ivres. Ils sont dans nos bibliothèques, nos armoires, dans le Panthéon des arts. Nous en avons des bustes, des poésies, des carnets, des sentences et des diatribes en mémoire. Ils reposent désormais dans l’empyrée des auteurs divins, et ce livre est un bréviaire retraçant leur généalogie, cette formidable dynastie constituée non par le sang des veines, mais par l’encre qui coule, messagère des larmes que la modernité leur causait.

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Étudiant à l’École de Droit d’Assas, Petit romantique désenchanté, j’ai grandi en maudissant l’hydre numérique et le crépuscule des pensées. Déçu par la modernité, j’ai trouvé un fidèle compagnon dans Chateaubriand, et un griffant psychologue dans Nietzsche. Donnez-moi de la boue, j’en ferai de l’encre. Ainsi je serai apaisé et délivré.

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