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Les « working class heroes » sont fatigués

Trainspotting, image : kinopoisk.ru

Dans l’inconscient collectif, le prolétaire anglais occupe une place à part. On peut disserter à l’infini sur l’acte de naissance du prolétariat moderne : Marx et Engels sont morts à Londres, et nulle part la « culture ouvriériste » et la solidarité communautaire n’ont été autant exaltées, érigées en art de vivre majeur, que sur les bords de la Tamise.

La working class y était pluvieuse, nerveuse et teigneuse, fière de sa sale gueule, de ses cernes, de ses chicots, de son accent à couper au couteau cranté, de ses rots bien mousseux et de sa bière chaude qui tâchait un peu et s’évacuait beaucoup. Ses gosses avaient le front buté et des voix de rogomme, ils inventaient le football, sport prolétaire par excellence, mais aussi le pub et la pop. Elle avait une poésie bien à elle, où la chaleur d’un mug de thé se conjuguait à l’amertume d’une pinte de bitter, l’esthétique du jeu de jambes de Best et la ferveur des stades à la douceur amniotique d’un canal déserté.[access capability=”lire_inedits”]

« I met my love by the gas works wall
Dreamed a dream by the old canal
Kissed a girl by the factory wall
Dirty old town, dirty old town

Viennent les années 1970 et 1980 : le prolo anglais ne reconnaît plus rien, ni ses vieux clubs ni ses fils promis au chômage de longue durée, shootés aux jeux électroniques et autres niaiseries générationnelles, dégaine de dernier de la classe au fond à gauche. Déprimant dans son job de grouillot −quand il en a un − entre frustration, ennui, bandes, bastons en discothèque, école-impasse et méfiance vis-à-vis de tous les pouvoirs, il résiste mal au kärcher thatchérien qui laisse crever de faim les Irlandais dans leurs prisons, réduit à la misère des centaines de milliers de nouveaux chômeurs et expédie les survivants se faire trouer la peau sur un archipel de cailloux glacés âprement disputé à l’Argentine.

De nouveaux rebelles prolos au crâne tondu apparaissent, des skinheads un peu à la ramasse mais pas bien méchants et encore moins racistes. Ils écoutent du reggae et du ska, s’inventent un logo en forme de damier noir et blanc, fument de l’herbe avec des Jamaïcains et font les zouaves dans des usines désaffectées, seuls terrains de jeux accessibles, tout en échappant à la police sur fond de contestation, de sexe et de foot. Leurs bandes sont multiculturelles et multiethniques dans un contexte d’alliance tacite des victimes de la crise qui n’en finit pas. Ils revendiquent haut et fort leur appartenance à la classe ouvrière et se battent pour son émancipation dans un monde où règne l’injustice et la violence sociale, quand les bébés bourgeois se complaisent dans les facéties d’une jeunesse dorée en mal de sensations fortes, les délires mystico-psychédéliques, fantasmes de paix et spiritualité de pacotille.

Confrontée à la mouise du réel et au dissolvant douceâtre du blairisme, l’Angleterre prolo qui rame dans sa banlieue exsangue sous un ciel gris et sans avenir a le visage du désespoir. Face cachée et honteuse d’un pays qui se perd, la classe ouvrière britannique n’existe plus, le prolétaire a vécu et Ken Loach est son prophète. Cette Angleterre-là a le regard noir comme la suie et les poings fatigués à force de cogner les murs d’enceinte de ses usines délocalisées.

La violence sociale et physique est omniprésente, mais elle n’a pas encore sa sinistre coloration d’extrême droite. Cela va changer. Dans les années 2000, l’ennemi n’est plus Maggie l’antisociale, mais l’épicier pakistanais venu piquer le travail des bons Anglais. Les alliés naturels du prolo ne sont plus les Antillais qui partageaient sa misère mais les militants du National Front, voire de l’English Defence League. Par-dessus son blouson, le prolo s’est enroulé dans un drapeau frappé de la croix de saint Georges. Les plus paumés des miséreux sont tombés dans le piège du nationalisme, perdant leur honneur en croyant le retrouver, à l’image de leurs clubs de foot bien-aimés devenus des entreprises cotées en bourse dont les abonnements à l’année se vendent aux tarifs de ceux de l’opéra. Le plus emblématique de tous, Manchester United, où brillait le King Éric, s’est donné à des mafieux russes ou à des businessmen obscènes qui font leur beurre sur le délabrement social, le chauvinisme débile et le hooliganisme. Vaincus par la prohibition du tabac et la hausse de la pinte, les pubs ferment.

Que sont les Angry young men devenus ? Où sont Alan Sillitoe, John Bailey, Irvine Welsh ? La pop acerbe des Kinks et des Smiths ? Où a disparu la Dirty old town d’Ewann Mac Coll, celle qui collait encore au cœur et au corps, à la recherche du prolo perdu ? Il faudra plus qu’une jolie princesse fraîchement mariée, même arrière-petite-fille de mineurs gallois, pour les ressusciter.[/access]

Mai 2011 · N°35

Article extrait du Magazine Causeur


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Agnes Wickfield est correspondante permanente à Londres.

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