Avec Les tendresses de Zanzibar, Thomas Morales signe le récit délicat et mélancolique d’un amour fusionnel. L’histoire d’un bonheur rare, léger mais aussi crépusculaire.

Peut-être qu’un jour viendra où l’on aura oublié ce qu’est d’écrire avec style. Le goût n’est pas exempt de la funèbre destinée des civilisations. En attendant d’en arriver là, il ne faut pas bouder le plaisir d’être en présence d’un texte qui sait se tenir mieux que bien. C’est le cas du dernier livre de Thomas Morales, qui, de son titre – Les Tendresses de Zanzibar – à sa phrase ultime, émerveille et émeut également, c’est-à-dire beaucoup. Ni roman ni récit, mais confession à la fois légère et crépusculaire, lyrique et charnelle, d’un amour jamais fou, toujours sauvage ; d’une passion admirable entre « un ahuri rural en cravate à tricotine » et une femme qui « changeait le plomb du quotidien en une fantasia couleur sépia ». Au bout, il y a la mort, éternelle maîtresse qui sonne la fin de toutes les récréations. Avant ça, il y eut le bonheur d’être ensemble : c’est ce bonheur qui nous est conté.
Le narrateur est à l’abri dans son appartement aux mille fétiches : volumes de Simenon, bandes dessinées du « pusillanime Bernard Lermite de Martin Veyron », Bugatti 35 et Aston Martin DB5 miniatures posées sur la cheminée… L’attirail enfantin d’un écrivain qui « muscle ses doigts dans l’effroi et l’émoi de la phrase indécise » en attendant l’effacement final de son espèce. Nul doute que cela arrivera. Lui-même est d’ailleurs en première ligne : « La lettre de l’hôpital Georges-Pompidou reçue en avril n’était pas annonciatrice de bonnes nouvelles. » Plutôt que de s’effondrer, il choisit de se souvenir de ce pourquoi sa vie fut réussie. Des embardées en Vespa au plaisir de faire « l’amour à dix-sept heures l’hiver et sur les balcons l’été », défile sous nos yeux un portrait-souvenir amoureux, un kaléidoscope doux-amer, un exercice d’admiration foudroyant et un album photo aux allures de poème en prose.
On pense à Paul Guimard et à ses Choses de la vie. À la littérature qui, éloignée des airs militants, dégagée de l’engagement, touche au but, frappe au cœur, monte au ciel. L’espérance est permise. En moins de 120 pages d’une densité prodigieuse, desquelles l’on pourrait et devrait tirer des dizaines d’aphorismes, apparaît la sensation, déchirante et délicieuse, de ce qui fut et ne sera plus. « Le rêve de l’homme est semblable aux illusions de la mer », disait Paul-Jean Toulet, que doit aimer Thomas Morales. Avec Les Tendresses de Zanzibar, ce dernier tend la main à ces écrivains fantaisistes et émouvants, qui n’appuient jamais trop sur les choses, de peur de les briser, et savent extraire des poussières du temps les plus beaux refrains. Dans ce petit chef-d’œuvre, ce Elle & Lui délicat et mélancolique, populaire et raffiné, la femme rêve de devenir danseuse classique et l’homme se trouve trop balourd : par chance, Thomas Morales, par son style et son talent, les a faits légers pour l’éternité.
Les Tendresses de Zanzibar, Thomas Morales, Éditions du Rocher, 2026. 128 pages




