Eugénie Bastié : Violences et insécurités quotidienne, grand banditisme, affairisme, drogues et mafia… Marseille semble cumuler toutes les tares. Quelles sont les raisons structurelles de la crise qui agite la ville ? Selon vous, est-ce un problème typiquement marseillais, ou bien français, ou même européen ?

Xavier Raufer : La situation marseillaise est grave et particulière.  Il ne s’agit pas d’un simple phénomène médiatique. La région PACA plus la Corse détiennent le record des homicides pour toute l’Union européenne. Cela dit, quoi de neuf à Marseille ? Hormis les visites ministérielles, les parlottes, conférences de presse et tables rondes – rien. Dans le Midi, une sagesse instinctive conduit les criminels à éviter un appareil répressif qu’ils savent puissant, mais vacillant, privé de persistance ou d’acharnement. D’où un calme temporaire lorsque les ministres tonnent et qu’il y a du « bleu » dans les rues. Les médias repartis et le bon peuple, distrait, le business reprend de plus belle. Toute la Sicile connaît le proverbe mafieux « Courbe-toi jonc, la crue passe ». Eh bien, c’est pareil à Marseille : la crue passée, le jonc relève la tête. Et les assassinats reprennent.

Mais pourquoi les bandits s’entretuent-ils ? L’ethnologie criminelle nous renseigne : hors-la-loi, les malfaiteurs n’accèdent pas à la justice des honnêtes gens. Un bandit ne peut infliger une amende à un «collègue», ni l’envoyer en prison. Le différend est mineur ? Il casse la figure du gêneur. Si c’est grave, il le tue ou le fait tuer. Ce n’est donc pas par plaisir que les bandits s’entretuent, mais par exigence territoriale. Le fief est la source de tout business illicite et qui empiète sur celui d’un gang est bon pour l’hôpital ou la morgue.

Si je vous suis, les règlements de compte sont le problème numéro 1  de Marseille…

Non, ces homicides ne sont pas LE problème de Marseille – c’en est juste un symptôme spectaculaire. Le vrai problème de Marseille, c’est une monumentale corruption. D’abord, un maire bien fatigué, largué entre dénégation puérile du réel – « Marseille n’est pas Chicago » – et tentatives d’apaiser les bandits par travail social interposé.

Surtout, une « politique de la ville » à la napolitaine, un système de contrôle des quartiers chauds, et des votes qui en émanent, par des nervis, voire des gangsters, qu’arrosent les crédits de la politique de la ville. Oh, les motifs sont nobles : « antiracisme »… «diversité»… et autres bienséances à la mode. Mais en réalité ? Un des caïds en cause, Abderrazak Z. parle de la députée chargée de la Politique de la Ville au Conseil général : «J’ai trouvé une dinde pour nous subventionner» (Libération, 11 mars 2013). Et qu’arrive-t-il à qui tient tête au caïd ? « Je n’étais pas content mais il m’a montré qu’il était armé. Je me suis calmé». (idem). Vous ne vous calmez pas ? Passage au stade kalachnikov.

Telle est en 2013 la  «politique de la ville», terreau fertile pour le milieu marseillais : «Dans les quartiers, si tu veux avoir un minibus, un scooter et de l’argent, tu montes une association(idem). De l’argent – et beaucoup. Toujours Libé : « Des associations fictives» ont reçu «800 000 euros en trois ans». De quoi attendre à l’aise une grosse livraison de haschisch, ou qu’un transport de fonds passe dans votre ligne de mire…

Ajoutons-y une police souvent corrompue. Le mal ronge de longue date l’appareil policier régional – et pas les seuls  «ripoux» de la BAC nord : en cas d’affaire criminelle grave, pourquoi les magistrats locaux se concertent-ils à Paris et surtout pas à Marseille ? Et par quel miracle de gros voyous – quatre selon nos sources, en 2012 – ont-ils pu s’enfuir précipitamment, à l’aube, de leur cachette, les policiers investissant une planque juste désertée, n’y palpant qu’un lit encore chaud ? Un flic de base peut-il « arranger » de telles manigances ?

Face à toutes ces difficultés, pour être efficace à long terme, ne faut-il pas privilégier une réponse sociale plutôt que sécuritaire ?  

La réponse sociale est une fausse bonne idée, qui est souvent le paravent d’une culture de l’excuse. Car, comment parler de réponse quand Mme Taubira et sa cour d’idéologues vident les prisons ? Pour faire sympa, le gouvernement a inextricablement associé en son sein l’eau et le feu.

Mais, dans l’autre sens, de telles écuries d’Augias ne se nettoient pas avec une compagnie de CRS en plus. Il faut sur place un véritable outil de renseignement criminel, posant pour toute l’aire marseillaise un diagnostic précis : qui sont les voyous ? Que font-ils ? Où sont-ils ? Seul ce renseignement criminel donne aux forces de l’ordre une connaissance intime et prédictive des bandes. Connaissance qui à son tour, permet les embuscades, donc les flagrants délits : capturer les gangsters lors de grosses livraisons de drogue, ou lorsqu’ils ont les armes en main. Non pas de se borner à compter sur le terrain les cadavres criblés de balles, comme on le fait encore trop souvent.  Voilà la vraie réponse à apporter.

Selon un sondage publié par le Huffington Post, 57% des français seraient favorables à une intervention de l’armée à Marseille, pour désarmer les dealers et rétablir un semblant d’autorité. Une opération de reconquête militaire qui n’est pas sans rappeler le nettoyage opéré par l’armée brésilienne dans les favelas de Rio en 2011… La situation mérite-t-elle vraiment de tels moyens ? L’armée pourrait-elle vraiment réussir là où la police échoue depuis des années ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord savoir qui sont les malfaiteurs opérant dans les Bouches-du-Rhône. D’abord, le « milieu »  italo-corse n’est pas une mafia, terme qui a un sens très précis. Une mafia, c’est une « aristocratie criminelle », une société secrète plus qu’une bande, avec sa loi du silence, son code d’honneur, sa légende et sa capacité à se faire obéir sur « son » territoire.  En Europe, deux pays connaissent de vraies mafias : l’Italie (Cosa Nostra, Camorra, Ndrangheta, etc.) et l’Albanie.

À Marseille, il s’agit plutôt d’un milieu criminel qui ressemble à un gâteau, avec deux couches superposées.

La couche la plus basse, la plus profondément enfouie, la plus ancienne aussi est celle du crime organisé italo-corse. On en entend peu parler et, depuis quelques temps, les arrestations s’y font rares. Connivences parfois haut placées, mansuétude médiatique locale : ces gangsters très dangereux savent se faire « respecter » et travailler en silence. Il y a certes des règlements de comptes dans le milieu italo-corse, mais ils sont rares et « chirurgicaux ».

La couche supérieure du gâteau, ce sont des bandes de cités, lancées dans une lutte à mort pour conquérir ou défendre « leurs » territoires, sur lequel ils exigent le monopole du trafic des stupéfiants.

À l’origine, ce sont de petites bandes rassemblées aux pieds des tours, souvent composées de jeunes issus de l’immigration maghrébine – il suffit de lire les noms de la plupart des victimes des règlements de comptes. Au début des années 2000, certaines de ces bandes juvéniles se professionnalisent et passent au trafic de drogue, cannabis surtout, à grande échelle. Ayant conquis un territoire, il leur faut ensuite le défendre – désormais, armes de guerre à la main. Ce qu’elles font aujourd’hui, en s’entretuant si besoin est.

Faut-il alors « envoyer l’armée » à Marseille ? Surtout pas. Pour être gentil, cette lubie locale relève de l’affolement ; plus sévèrement, du showbiz. Nulle part ni jamais, une armée en uniforme n’est efficace contre des criminels noyés dans une population complice (l’économie souterraine) ou apeurée (la loi du silence). Il ne s’agit pas à Marseille de la bataille d’Alger, mais de démanteler de fort classiques bandes criminelles, face auxquelles une police vite et bien informée est efficace. Et qu’elle soit efficace est un problème politique, de gouvernement, puisqu’en France la police est nationale.

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