Qui a, comme ces courageux lycéens qui affrontent l’impitoyable semaine du baccalauréat, tenté de comprendre le mécanisme philosophique qui oppose nature et culture se souviendra de la classique citation d’Édouard Herriot qu’il fait bon de mentionner en début de devoir : « La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié ». Mais si la culture générale subsiste à l’amnésie, il en va tout autrement de la culture patrimoniale. Et beaucoup de nos joyaux seraient condamnés à l’amnésie générale, s’il n’y avait quelques généreux mécènes pour leur offrir des promesses d’éternité malgré l’effroyable poursuite du temps.

Longtemps, l’Etat fut aux commandes de la culture et arrosait cet héritage de ses liquidités, tant celle-ci a donné à la France le rayonnement international qu’on lui connaît. Dans un pays marqué par le colbertisme, quoi de plus normal que de faire de la culture une prérogative régalienne mais surtout un instrument d’hégémonie– selon la théorie développée par Antonio Gramsci selon laquelle la culture constitue l’emprise idéale sur l’idéologie – pour asseoir la domination de tel ou tel parti politique ? Mais à l’heure de la crise, avec des finances publiques en berne, il est devenu difficile, voire impossible pour l’Etat de persévérer dans son rôle de vache à lait des arts, des lettres, des systèmes de valeurs et des traditions.

Cette désaffection de l’Etat serait regrettable si aucun système de financement alternatif ne pouvait y suppléer. Or, les entreprises ont repris le flambeau allumé bien des siècles plus tôt par Caius Cilnius Mæcenas, ce romain qui fut l’un des premiers à se poser en protecteur privé des arts et des lettres. Et c’est soutenues par l’octroi d’un régime fiscal avantageux qu’elles se sont retrouvées à financer ce qui relevait originellement d’une responsabilité quasi-étatique. S’il ne faut pas nier les avantages pécuniaires et honorifiques qu’en retirent lesdites sociétés, il reste que sans leur providentiel appui, la culture se réduirait comme une peau de chagrin.

Dernièrement, le groupe Wendel est venu soutenir le projet du Centre Pompidou à Metz en déboursant un million et demi d’euros sur cinq ans. En 2003, la galerie des glaces du château de Versailles refaisait peau neuve grâce à une convention de dix millions d’euros sur cinq ans signée avec le groupe Vinci. Ce mécénat avait l’originalité de privilégier la compétence en accordant la conduite des travaux de restauration aux ouvriers et artisans du groupe Vinci.

Il y a une semaine, le journal Libération dévoilait pourtant le plan de rabotage des avantages fiscaux pour la culture et le monde associatif préparé par Bercy, qui prévoit notamment de réduire de moitié l’abattement fiscal proposé aux entreprises pour leur action de mécénat (de 60 à 30 % du montant du don).

Or, cet avantage fiscal créé en 2003 a permis de multiplier le mécénat par cinq avec 40 000 entreprises mécènes en France en 2011 pour un budget d’environ 1,9 milliard d’euros. La ministre de la culture Aurélie Filippetti n’a d’ailleurs pas manqué de marquer son opposition au projet de Bercy, arguant que l’Etat ne pouvait se passer de l’apport du mécénat. Toujours dans Libération, elle affirmait : « Je souscris pleinement à l’engagement de François Hollande de réformer notre système fiscal pour le rendre plus juste. En revanche, je trouve que la réforme proposée du mécénat n’est pas, en soi, un vecteur d’équité. A travers les dons de leurs entreprises, les salariés aussi s’engagent pour le patrimoine et la création, comme ils le font, souvent, par des dons individuels. C’est une forme de citoyenneté culturelle à laquelle je suis très attachée. »

La décision de priver l’art du soutien des mécènes en rabotant les niches fiscales doit évidemment être débattue. Et pas seulement entre Bercy et la rue de Valois. La survie de la culture est bel et bien en jeu. Car jamais elle ne s’hérite, ainsi que le scandait le grand Malraux dans son… Hommage à la Grèce !
 
*Photo : Fensismensi

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