Photo : Gueоrgui.

Quarante ans de Front National, autant dire quarante ans d’histoire de France dans une période qui nous amène de la fin des Trente Glorieuses, et des prémices d’une interminable crise, à nos jours où, à travers la personne charismatique de Marine Le Pen, le Front fait aujourd’hui figure de possible parti de gouvernement. Voilà ce que nous propose Le Diable et la République, un remarquable film documentaire de Jean-Charles Deniau, écrit par Emmanuel Blanchard et Grégoire Kaufmann. Il passera sur France 3, mercredi 30 novembre, à 20H35.

Bien au-delà de la simple biographie, les auteurs envisagent le parcours de Le Pen à partir de 1972, lorsqu’il devient le chef d’une formation hétéroclite rassemblant toutes les vieilles traditions de la droite dure en France, débris du pétainisme et de l’engagement dans la Légion Charlemagne, royalistes en rupture de ban, anciens des guerres coloniales perdues, théoriciens nationaux révolutionnaires, combattants de tous les anticommunismes et surtout étudiants d’Ordre Nouveau engagés dans leur combat à mort contre les gauchistes, dans le prolongement des luttes de 68.

Le film nous apprend notamment que ce n’est pas Le Pen qui a été à l’origine de ce conglomérat mais bien ces étudiants d’Ordre Nouveau, dirigé par Alain Robert et le vieux milicien François Brigneau qui ont vu en lui une marionnette poujadiste qui « présentait bien » avec un cursus indiscutable dans de tels milieux[1. Son passé de député poujadiste et son engagement dans l’armée au moment de l’Algérie française,]. Seulement, celui qu’Ordre Nouveau voyait en homme de paille devient vite un homme de fer.

Jean-Marie Le Pen sera bien entendu aidé par les circonstances, ces plus grandes alliées des hommes politiques qui croient à leur destin. Ordre Nouveau va en effet commettre une erreur. Ses membres se rêvent comme une formation respectable mais ils sont néanmoins toujours travaillés par leurs vieux démons activistes. Lorsqu’ils organisent un grand meeting anti-communiste (avec casques et matraques) en juin 73 à la Mutualité, ils suscitent la réaction des groupes gauchistes. Le 21 juin 1973 fut ainsi une des dernières batailles rangées, de caractère presque féodal, (le mot est d’un ancien d’Ordre Nouveau dans le film), au cœur du Quartier Latin et c’est avec un sourire nostalgique que Krivine se souvient que même le nombre de cocktails Molotov fut voté en AG. Résultat, une fois qu’une soixantaine de policiers fut blessée dans les combats, le ministre de l’Intérieur prononça la dissolution des groupes d’extrême gauche présents mais aussi et surtout d’Ordre Nouveau, laissant miraculeusement la voie libre à Le Pen pour achever de prendre le contrôle de la boutique.

Son ascension électorale commence alors, tranquillement instrumentalisée par le pouvoir socialiste qui, après les premiers scores de Stirbois à Dreux en 1983 (où la droite locale et nationale, Chirac compris, n’ont aucun scrupule à encourager la fusion avec la liste de la droite classique), commence à ouvrir les antennes de télévisions au Front National. On se souvient de la célèbre Heure de Vérité de 1984 qui précèdera de quelques mois le premier gros score national du FN aux Européennes : plus de 10%.

La réaction à ce premier séisme, c’est SOS racisme. On mesure l’angélisme ou la sidération qui fut celle de leurs responsables quand on écoute Malek Boutih dire le plus sérieusement du monde : « Là où le Front National attendait l’antifascisme, il a eu les badges, la musique, la culture… » Maman, j’ai trop peur…
C’est à ce genre de réflexion qu’on se dit que le FN a de beaux jours devant lui et que l’on mesure depuis des années à quel point le discours d’opposition au FN[2. Dont Mitterrand a laissé le monopole au bisounoursisme bobo évacuant systématiquement la question sociale pour la question morale] aura beaucoup fait pour l’extrême droite, plus encore que la loi sur la proportionnelle permettant au Front National d’arriver à l’Assemblée en 86. Dans le film, c’est avec un cynisme tranquille que Roland Dumas se réjouit du bon coup politique joué à l’époque et l’instrumentalisation d’un FN qu’il résume « à un bavardage politique ».

D’ailleurs, le film insiste sur le fait que Le Pen est resté « un athée du pouvoir » qui n’a jamais voulu arriver aux affaires. Malgré ses changements de look destinés à lui donner une respectabilité de notable, son propos reste toujours aussi dur et ses dérapages fréquents. C’est alors que le clash se produit avec les mégrétistes, « la poignée de lieutenants et de quartiers maitres félons ». Cette scission ne sera qu’un feu de paille et Le Pen, qui est un des rares hommes politiques a avoir un corps réel, incarné, comme le montre nombre de plans où il sue, éructe, danse, boit, rit, court, reprend la main en quelques mois. Mais pour quoi faire ? L’arrivée au second tour en 2002, pour qui sait regarder les images, montre une vraie angoisse derrière la joie feinte et ce n’est pas ce passage où Marine Le Pen imite de manière assez drôle Chirac refusant de débattre avec son père qui change l’impression générale.

A la fin, le film nous montre une Marine Le Pen qui voudrait rompre avec l’« athéisme du pouvoir » et – comme ce fut le cas en Italie, en Autriche, et aujourd’hui en Hongrie- arriver dans un exécutif national de plus en plus déboussolé par la Grande Crise que nous traversons.

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