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Le crime paie

Le crime paie

L’indication terrorisante existe, je l’ai rencontrée. Je la rencontre d’ailleurs de plus en plus souvent. Elle envahit régulièrement les journaux, les radios, les télévisons et s’y promène en territoire conquis : cette indignation est suscitée par le fait divers. Refuser d’y céder fait de vous soit un salaud soit un pitoyable égaré dans le déni du réel.[access capability=”lire_inedits”]

On serait presque obligé, comme si ça n’allait pas de soi, de préciser que nous sommes horrifiés quand nous apprenons, par exemple, qu’une jeune femme est assassinée alors qu’elle fait son jogging en forêt, mais que l’on trouve quelque chose de gênant à ce qu’on ne parle plus que de cela, et vraiment plus que de cela, sur toutes les radios, toutes les télés et dans presque tous les journaux pendant une ou deux semaines. Avant le prochain…

Bientôt, la victime n’est plus une femme, une mère de famille, une sœur, une épouse, une employée de banque, que sais-je… elle finit figée dans le syntagme « joggeuse ». Il est censé résumer son être, sa vie et son martyre. Dans ce cas précis, « joggeuse », c’est à la fois la partie et le tout comme dans une synecdoque déshumanisante mais bien pratique médiatiquement pour susciter l’indignation, la faciliter, la gonfler. On passera en boucle les mêmes plans sur la maison où vivait la victime. On aura la même photo d’elle, prise souvent des années auparavant. On entendra le même procureur aveuglé par les flashes annoncer que tout sera mis en œuvre pour retrouver le plus vite possible les assassins et on écoutera les mêmes témoignages de voisins ou de proches qui vous parleront toujours de l’extrême moralité de la victime, de sa gentillesse, de sa presque sainteté et enchaîneront assez vite avec des idées générales sur la sale époque que nous vivons, sur la police qui ne sait plus où donner de la tête, sur la justice qui ne fait pas son boulot avant de vous dire, les yeux pleins de colère qu’il faudrait que ça change, et plus vite que ça.

Si l’assassinat ou l’enlèvement est commis par un récidiviste, on a tout de suite le droit, en plus, à des éloges spontanés de la peine de mort. Mais on ne s’indignera jamais, (ou bien on ne nous montre pas les gens qui s’indignent sur ce mode-là), que les contrôleurs judiciaires, comme partout, soient débordés et réduits à une poignée en raison d’une politique de la justice menée au hachoir budgétaire. Si le tueur est un schizophrène et assassine des infirmières à un retour de permission, il est même possible, par les temps qui courent, que l’indignation soit telle qu’une loi, une de plus, soit votée dans l’urgence. Une loi pour améliorer l’état de la psychiatrie en France ? Pour avoir un encadrement digne de ce nom dans les hôpitaux concernés ? Ah, non, vous n’y êtes pas, vous avez mal placé votre indignation, vous ne pensez pas assez aux victimes : la loi sera votée pour avoir la possibilité d’envoyer les malades mentaux en prison. On ne va tout de même pas se compliquer la vie.

Oui, décidément, j’éprouve un malaise toujours plus grand à voir ainsi le fait divers occuper le paysage médiatique et occulter complètement ce qui faisait la « une » juste avant qu’il ne se produise : guerre meurtrière sur un autre continent, énième plan de rigueur en Europe, conflit social chez nous. Je veux bien admettre l’importance du syndrome « C’est arrivé près de chez vous ! » mais, tout de même, un suicide ou un accident sur le lieu de travail, une usine qui ferme, ça arrive aussi près de chez moi. Avez-vous vu récemment, pour autant, un média faire sa « une » sur les chiffres de la souffrance au travail ou sur les maladies professionnelles ? Tandis que sur l’insécurité, en revanche, on a même le droit à des petits graphiques explicatifs et ministériels…

On s’indigne là où on nous dit de s’indigner

Bien naturelle face au fait divers, l’indignation devient franchement dangereuse pour la démocratie quand celui-ci est surexposé à quelques jours du premier tour d’une élection présidentielle. On se souvient de l’affaire « Papy Voise », ce retraité d’Orléans vivant dans un quartier populaire. Deux jeunes pénètrent chez lui, le rouent de coups puis incendient sa pauvre maison. Cela avait eu lieu le 18 avril 2002 et, dès le lendemain, TF1 consacrait l’essentiel de ses éditions, sur plusieurs jours, à cette affaire. Paul Voise n’était plus que le « gentil Papy Voise », lui aussi devenu syntagme figé et victime archétypale du laxisme sécuritaire du gouvernement Jospin. Ce n’est évidemment pas l’image du visage martyrisé de Paul Voise qui a empêché Jospin d’accéder au second tour. Mais disons que, lorsque les choses se jouent à moins de 200 000 voix, le moindre détail compte. Que par la suite, la personnalité du « gentil Papy Voise » se soit révélée plus complexe et l’affaire beaucoup moins transparente, cela n’a plus intéressé grand monde. Le mal était fait.

En son temps, un écrivain anarchiste, Félix Fénéon, avait inventé les Nouvelles en trois lignes qui ne sont pas sans rappeler, par leur concision obligée et leur humour noir, les tweets de l’ami Miclo. Vers 1905, Fénéon reprenait les dépêches d’agences et, pour le journal Le Matin, les transformait en petits bijoux de style. Il s’intéressait exclusivement à ce qu’on appelait, déjà, les « faits divers ». Cette lecture est plus que jamais recommandable aujourd’hui[1. Disponible au Mercure de France, dans la collection « Le Petit Mercure »]. Dans une société de la Belle Époque largement aussi violente que la nôtre, Félix Fénéon suggérait par l’absurde que le fait divers qui indigne indigne parfois pour de mauvaises raisons et qu’on a tendance à s’indigner là où on nous dit de nous indigner. Qu’il agit comme un révélateur, celui d’une société pétrie de contradictions, d’injustices et pleine d’une violence institutionnalisée qui précède souvent la violence irrationnelle, monstrueuse, à l’œuvre dans le fait divers.

« Trop pauvre pour l’élever, dit-il, Triquet de Théligny (Sarthe) a étouffé son fils, âgé de un mois. » ; « Mme Fournier, M. Voisin, M. Septeuil se sont pendus : neurasthénie, cancer, chômage. » ; « Les terrassiers de Florac protestent, même à coups de couteau, contre l’abondance de l’Espagnol sur les chantiers. » ; « Comme leur instance de divorce traînassait et que son mari n’avait que 70 ans, Mme Hennebert, de Saint-Martin-Chennetron, le tua. » : voici quelques exemples de la Fénéon’s touch. Le lire aujourd’hui nous renvoie à un salubre travail de prise en compte de la violence du fait divers mais aussi à la nécessité de sa mise à distance, pour la penser « à froid », ce qui ne signifie pas pour autant chercher à l’excuser ou à la minorer.

Parce que si la mise en scène, toujours plus complaisante et racoleuse, de l’indignation sincère de l’homme de la rue − et parfois surjouée du politique −, pouvaient, à elles seules, empêcher les assassinats, les hold-up et les enlèvements, depuis le temps, ça se saurait, non ?[/access]

Nouvelles en trois lignes

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Février 2011 · N°32

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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