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Papy faisait la révolution

Papy faisait la révolution

stephane hessel libe

De mortuis nil nisi bonum – « Des morts, on ne dit rien, sinon du bien ». Dans les jours qui ont suivi la disparition de Stéphane Hessel, le 27 février, rares sont les commentateurs qui ont osé transgresser cet usage de bon aloi. On commencera donc par saluer, et sans arrière-pensée, la mémoire du résistant et du déporté. Ceux qui, dès 1940, ont fait le bon choix, cumulant lucidité et courage, méritent à jamais notre reconnaissance.
L’ennui, c’est que ce n’est pas le résistant de 1940, mais l’« indigné » de 2010 qui, avant d’être porté en terre, a été enseveli sous un tombereau d’éloges – dont 32 pages de Libération inaugurées par un éditorial de Nicolas Demorand sobrement intitulé « Je l’aimais ». Et ce qui est encore plus problématique, c’est que ses innombrables orphelins (spirituels, voyons !) aient entériné la confusion qu’il avait orchestrée entre l’un et l’autre.
En effet, c’est en plaquant la grammaire de la Résistance sur la prose de la politique démocratique que Stéphane Hessel a acquis le statut de héros national, en tout cas de best-seller, avec 4 millions d’exemplaires de Indignez-vous !, vendus en 34 langues.
Tombant dans le piège de l’analogie, et réduisant la complexité du monde à l’affrontement des victimes et des bourreaux, le vieil homme indigné voyait l’histoire qui se fait comme un éternel remake de la Résistance au nazisme. Pour lui, les enfants de Gaza, mais aussi les sans-papiers et même les manifestants défendant leurs retraites (mais attention, contre un gouvernement de droite) étaient peu ou prou les fantômes des insurgés du ghetto de Varsovie.[access capability=”lire_inedits”] On aurait pu mettre ce tropisme au seul compte d’une juste colère restée intacte ; l’ennui, c’est que si le monde est peuplé de nouvelles figures du juif gazé, il faut aussi trouver toutes sortes d’incarnations des nazis. Comme l’affirmait Alain Finkielkraut dans ces colonnes il y a deux ans, « c’est toujours l’Autre qui nous indigne »[1. « C’est toujours l’Autre qui nous indigne », entretien avec Alain Finkielkraut, Causeur Magazine n°32, février 2011.]. Certes, Stéphane Hessel n’a jamais explicitement comparé Nétanyahou ou Sarkozy à Hitler, mais il suffisait au lecteur de pousser un peu plus loin sa logique pour arriver tout seul à ce genre d’âneries. Ainsi la conjonction du relativisme et du manichéisme lui permettait-elle de nous présenter « un monde très agréablement simplifié dans lequel manifester contre la prolongation de la durée légale du travail, c’est résister et s’indigner, c’est faire de la politique », disait encore Finkielkraut.
On a célébré à l’envi son engagement auprès des plus jeunes – et de fait il a dû consacrer une bonne partie de ses dernières années à faire les tournées des popotes lycéennes. Il croyait former la jeunesse. Il contribuait à la formater en lui répétant qu’on a toujours raison de s’indigner.
L’indignation avait été son moteur contre le nazisme. Il en a fait un programme politique pour le monde et la France d’aujourd’hui. Programme largement incantatoire et dont le principal mérite est d’ailleurs de mettre en valeur ceux de ses défenseurs. On comprend que Stéphane Hessel soit promptement devenu l’icône d’une certaine gauche qui, faute de pouvoir changer la marche du monde, croit faire illusion en la désapprouvant bruyamment et qui, de surcroît, doit sans cesse dénoncer la « bête immonde » pour interdire toute velléité de contester sa suprématie morale.
L’ennemi, c’est comme l’indignation : à chacun de choisir les siens. Les plus paresseux avaient Sarkozy. Stéphane Hessel avait Israël. S’agissant d’Israël, son indignation était en effet une obsession. Aucun des massacres qui rythment l’actualité, aucune des turpitudes reprochées aux tyrans de par le monde ne semblait mieux mériter ses foudres que les fautes – et parfois les crimes – commis par le gouvernement et par l’armée d’Israël. Hessel, contrairement à ce qu’il prétendait, ne s’est pas contenté de critiquer la politique d’un gouvernement. Il a mis ses bonnes manières et son affabilité de grand-père dont on rêve au service de la démonologie néo-gauchiste qui a fait de l’État juif le premier fauteur de troubles planétaire – l’occupant, le colon, l’exploiteur. Et il en a fabriqué une version à la fois souriante et sommaire parfaitement adaptée au format télé.
Hessel ne voyait pas le mal partout, il avait même une fâcheuse tendance à le voir dans un seul lieu ; donc, ce qui est tout aussi fâcheux et peut-être plus, à ne pas toujours le voir là où il sévit.
France Info a – peut-être par la petite cruauté d’un journaliste excédé par la déferlante superlative suscitée par sa disparition – diffusé un extrait dans lequel il s’émerveillait du caractère pacifique de la rébellion en Syrie et, plus largement, des révolutions arabes (100 000 personnes au moins sont mortes, essentiellement en Libye et en Syrie). Admettons que ce jugement d’une pertinence pour le moins discutable traduisait un enthousiasme louable et sympathique. Moins sympathique était son indulgence pour les crimes  du Hamas – qui n’a pu empêcher, disait-il dans Indignez-vous!, que « des rockets soient tirées sur Israël », forme passive qui indique bien qu’il n’y a pas de coupable et d’ailleurs pas de crime. Comme si, à ses yeux, tous les moyens étaient bons quand la fin consistait à s’en prendre à l’État juif.
Stéphane Hessel, et plus encore la hesselmania qui a saisi la France (en tout cas les médias, car peut-être faudrait-il aller y voir de plus près) est un symptôme, mais pas un symptôme de la haine des juifs et d’Israël qui sévirait en France[2. Il nous semble que les Français ont surtout envie de ne pas être sans cesse requis par un conflit qui ne concerne pas leurs intérêts vitaux et ne fait pas des milliers de victimes.]. La ferveur peut-être excessive des commentaires qui ont suivi sa disparition est bien un signe inquiétant, mais pas pour les juifs de France: pour la France elle-même. Elle ne témoigne pas d’un regain de l’antisémitisme, mais d’un renoncement à penser la complexité du monde, à comprendre la dialectique du possible et du souhaitable qui détermine l’action politique, au profit d’un conte de fées, à prétention moralisante de surcroît. Les lecteurs ravis de Indignez-vous !, n’ont pas aimé un pamphlet anti-israélien (ce qu’il n’est pas ou pas seulement), ils ont acheté une indulgence. Trois euros pour être un héros : qui résisterait à une telle proposition ?[/access]

*Photo : jmayrault.

Mars 2013 . N°57

Article extrait du Magazine Causeur


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Elisabeth Lévy est journaliste et écrivain. Gil Mihaely est historien.

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