Impressionniste de la brève journalistique, Félix Fénéon avait le don de circonscrire les faits divers en quelques mots. Les éditions Libretto ressortent ses Nouvelles en trois lignes. La dinguerie n’est jamais loin, on frôle souvent l’hilarant.


À l’heure des débats qui n’en finissent pas, le citoyen aspire à comprimer la réalité et retrouver le suc de son Histoire. Toute longueur étant par nature suspecte, le délayage sert si souvent à masquer la vacuité d’un propos. Un symptôme de mauvais élève qui esquive sa méconnaissance d’un sujet par une propension à pisser de la copie et à divaguer. Ses dérives ne trompent personne, elles marquent juste une inconsistance de caractère. La palabre peut avoir un certain charme à l’oreille quand elle est pratiquée par des maîtres de l’oralité, les artistes de la digression, de ces enjoliveurs qui créent un autre monde par leur imagination fertile. Oui aux griots qui grisent, non aux radoteurs qui rasent ! Dans la presse, on tartine des lignes par vanité et fainéantise même aujourd’hui où les piges sont si mal payées. Une vieille habitude de cancre.

« La faculté d’écrire comme un rédacteur de codes »

Tous les apprentis journalistes en ont fait l’amère expérience, il est plus difficile d’écrire une brève parfaite, c’est-à-dire gorgée d’information(s) et fluide à la lecture que de multiplier les lignes absconses sur un thème compliqué, voire totalement inconnu. Il en faut du talent pour raconter un fait-divers vérifié en quelques mots, se concentrer sur l’os du réel et, en même temps, ouvrir les vannes de l’étrangeté poétique. Félix Fénéon (1861-1944), critique d’art, ami de Signac et de Mallarmé, découvreur de talents, pourfendeur des académismes avait le don de réduire un événement à son expression la plus brute et la plus primaire.

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Ce libertaire soutien des peintres impressionnistes, as du rapport martial ne s’embarrassait pas de mots en trop, d’adjectifs qui font disjoncter la phrase. Sa radicalité le poussait à composer des sortes d’haïkus à partir de faits mineurs. Chez lui, la banalité d’un meurtre ou d’un accident de la route prenait une dimension onirique. Les surréalistes le vénéraient par sa capacité à dévoiler les arrière-plans de l’existence sans user des boursouflures du langage. « Ce subtil et délicieux artiste, qui se plaisait parfois aux curieux déhanchements de la phrase, aux concordances de rythmes bizarres, avait la faculté d’écrire comme un rédacteur de codes », écrivait Octave Mirbeau dans son Journal, le 29 avril 1894.

Une farce à trois temps

Les éditions Libretto ressortent Nouvelles en trois lignes, une compilation de la rubrique que tenait Fénéon dans le quotidien Le Matin entre les mois de février et novembre 1906. Ces textes qui ont été réunis après sa mort dans un volume en 1948 n’ont rien perdu de leur subversivité et de leur sonorité quasi-magique. Tantôt brûlots réduits à leur plus strict sens, tantôt condensés d’humour noir, ces nouvelles contenues par leur forme et leur style ont, à la fois, une vigueur et une densité psychologique d’une force inhabituelle. Cette littérature du peu en dit beaucoup sur les Hommes. Nous sommes tellement habitués à lire des pensums imbittables que notre œil est saisi par ces quelques mots étiques et profonds.

Fénéon utilise comme matière première le rebut des journaux, ce qui semble insignifiant, d’une médiocrité crasse. Chez cet orfèvre de l’ellipse assassine et de la perfection procédurale, un adultère, un crime de domestique, une rixe, une beuverie, une malversation financière, tout est prétexte à l’enchantement.

On rit beaucoup, à l’exemple de cette sinistre affaire : « Par étourderie, M. Vossel, employé à la sous-préfecture de Wassy, a tué d’un coup de fusil M. Champenois, fermier ». On touche au sublime dans celle-ci : « Jugeant sa fille (19 ans) trop peu austère, l’horloger stéphanois Jallat l’a tuée. Il est vrai qu’il lui reste onze autres enfants ». Plus sauvage encore : « Au bal de Saint-Symphorien (Isère), Mme Chausson, son amant, ses parents et ses amis ont tué à coups de couteau M. Chausson ». La dinguerie n’est jamais loin, elle suinte derrière chaque ligne. Entre Pierre Dac et Topor, le comique voisine avec l’horreur. Doit-en rire ou en pleurer ? Tout l’art de Fénéon réside dans ces interstices abyssaux. Que penser de celle-ci : « L’ex-négociant Fréd. Desechel (rue d’Alésia, Paris) s’est tué dans le bois de Clamart. Motif : il avait mal à l’estomac. »

Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon – Libretto

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