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Le latin à la conquête des âmes égarées du “9-3”

Le latin à la conquête des âmes égarées du “9-3”
Vue sur Romainville et Les Lilas, depuis la commune voisine de Pantin, septembre 2016. / Philippe LOPEZ

À Romainville, une poignée de profs de grec et de latin se sont mis en tête d’enseigner les humanités classiques hors des murs de l’école. Et bien sûr, ça marche !


Romainville. Cité Marcel-Cachin, au nom du directeur de l’Humanité pendant quarante ans (1918-1958). Mail Henriette-Pizzoli, rue Albert-Giry (deux élus locaux de gauche, membres de la Résistance). Rue de la Résistance, bien sûr. Rue de la République. Rue Pierre-Curie. Rues Jean-Jaurès, Anatole-France, Émile-Zola. Aucun doute : à l’instar de nombre de communes de la ceinture rouge, nous sommes bien dans un vieux fief du parti communiste dont le maire actuel, Corinne Valls, a été membre avant de rompre avec lui, sur fond de désaccord sur « la gestion des projets de la ville », et de s’engager dans le Mouvement de la gauche citoyenne de Seine Saint-Denis.

Sentiment d’une familiarité ancienne pour qui a grandi dans une banlieue rouge, entre une station de bus Ambroise-Croizat et l’inévitable place Maurice-Thorez. Et impression contemporaine d’un « 9-3 » de plus en plus « vert », à en juger par les nombreux hidjabs, barbes et autres khamis aux alentours…

La conquête des âmes

Nuit venteuse et pluvieuse de novembre. L’Espace de « proximité » Marcel-Cachin se dresse là, plutôt pimpant avec ses salles lumineuses et son jardinet intérieur bien peigné (mais, récemment, les portes vitrées ont été brisées. Par qui ? Suivez mon regard…). L’érection de ce centre a répondu à un vaste programme de rénovation urbaine de la cité Marcel-Cachin. Longtemps enclave quasi impénétrable, le quartier a été rénové de fond en comble : des barres et près de 560 logements ont été détruits pour laisser la place à autant d’habitations neuves, dont certaines de la Cogedim et de Kaufman and Broad, des rues ont été percées, ; une médiathèque (Romain-Rolland, évidemment), cet espace de proximité, un espace sportif, un conservatoire, une maison de l’enfance ont été ajoutés. Sans oublier une boulangerie coquette et un café. Ainsi la cité s’ouvre-t-elle désormais sur la ville. « Au grand dam des barbus du coin qui continuent à rôder, à remâcher leur dépit de se voir dépouillés des âmes qu’ils veulent endoctriner », ricane un usager des lieux.

Le mot est lâché : la conquête des âmes. L’une de ces minuscules batailles qui émaillent à bas bruit les anciennes banlieues où le Parti communiste faisait jadis la loi, avec ses programmes d’éducation populaire, de socialisation plus ou moins persuasive à grand renfort de syndicats, d’associations, de distribution de l’Humanité dimanche (un mien oncle l’achetait scrupuleusement sans le lire, par reconnaissance pour l’HLM qu’une mairie communiste lui avait attribuée) et autres patronages laïques. Modèle d’intégration – parfois, au forceps – qui a tout de même longtemps réussi avec l’entrée des prolétaires dans les HLM (où beaucoup disposaient, pour la première fois, de toilettes dans leur appartement), puis d’immigrés de la première génération. La rénovation du quartier s’inscrit, bien sûr, dans « la volonté municipale de développement durable » (alliance avec les écolos oblige) avec, par exemple, grande première, des aménagements d’aspiration pneumatique des déchets – et, de fait, pas un papier gras ne traîne dans les rues.

L’Espace Marcel-Cachin renvoie en écho la sourde concurrence entre pédagogues républicains et recruteurs islamiques. Ce soir, quelques gamins viennent participer aux séances d’aide aux devoirs dispensée par des bénévoles. « Si nous n’étions pas là, la mosquée voisine serait trop contente de les récupérer… », confie un éducateur.

“Le cours leur offre une occasion de sortir de chez eux”

En 2011, Mireille Ko (aujourd’hui décédée) épaulée par Éliane Poulvet, toutes deux professeurs agrégés de lettres classiques, se lancent dans un projet fou : fonder dans ces parages une université populaire où enseigner le latin et le grec à des adultes[‘Dans le cadre de l’Ardelac (Association régionale de défenseurs de l’enseignement des langues anciennes de l’académie de Créteil) adhérente de la Cnarela (Coordination nationale des associations régionales des enseignants de langues anciennes), qui se battent, contre les épigones de madame Najat Vallaud-Belkacem, pour populariser les langues dites « mortes ». On ne peut s’empêcher de louer et d’encourager ce genre d’initiative.’]1[/tooltips]. L’accord de Corinne Valls est immédiat (malgré les réticences de certains élus municipaux qui trouvaient ces matières trop « élitistes ») : depuis lors, les cours de grec et de latin se poursuivent sans discontinuer, avec une dizaine de participants à chaque cours, dans le cadre des « Fabriques du savoir ».

« Ils appartiennent à toutes les couches de la population, affirme Éliane Poulvet. Certains même seraient à la limite du décrochage social, et le cours leur offre une occasion de sortir au moins de chez eux. À d’autres, une échappée dans la grisaille quotidienne. » En somme, le latin (ou le grec) comme thérapie.

Prof un jour, prof toujours. Éliane Poulvet ne laisse rien au hasard. Range les tables en carré. Distribue les feuilles du cours (cette fois, la photocopieuse a fonctionné). Inscrit au tableau la date qu’un volontaire transcrira tout à l’heure en latin : A. d. V kal. Dec. (ante diem V kalendas december : cinquième jour avant les calendes de décembre, soit le 27 novembre).

Où il s’avère que l’apprentissage du latin s’apparente à l’enquête policière. Ce que confirme la conduite du cours : « Souvenez-vous d’aller chercher d’abord le sujet et le verbe », recommande Éliane Poulvet. De fait, dans le fouillis des génitifs, gérondifs et autres supins, le déchiffrement de la phrase latine requiert l’expertise d’une section d’investigation criminelle. Et l’exercice d’une logique de fer. Et puis, délices paradoxaux du quamquam (« bien que ») qui appelle un indicatif plutôt que le subjonctif français… Charmes du déponent, sortilèges de l’ablatif dans la nuit glacée de Romainville.

La possibilité d’une île

Ici, ce sont des « continuants », dont certains affichent sept ans d’assiduité ; dans un autre cours, les « commençants », sans aucune notion de latin ou de grec. Les participants rivalisent de bonne volonté, s’entraident quand l’un d’eux bute sur une expression ou sur une construction grammaticale. Et tous de voguer dans le lointain passé humaniste : Atticus, quamquam diu Athenis vixit, illius urbis civis fieri noluit (« Quoiqu’il vécût longtemps à Athènes, Atticus refusa d’être citoyen de cette ville. »). Pardi, pas bête, l’Atticus (ami intime de Cicéron), un citoyen romain ne renoncerait jamais au grand jamais à sa dignité de citoyen de Rome !

Bonheur d’être transporté à mille lieues d’ici, dans l’espace et dans le temps. En tout cas, à en juger par la mine rayonnante et les fronts plissés des étudiants, l’enjeu en vaut la peine.

Pour autant, le cours ne se limite pas aux arcanes lexicaux et grammaticaux. Éliane Poulvet dispense aussi une leçon d’histoire. Ainsi, saviez-vous qu’Auguste et ses dignes successeurs sont immortalisés dans la statuaire par une boucle dédoublée en fourche sur le front (Tibère, indigne, n’en a qu’une) ? Qui ne serait fier de connaître ce détail ignoré du vulgum pecus ? « Pas moi, proteste une ancienne du cours, je n’éprouve aucune vanité. C’est juste le plaisir de chercher, de raviver mes années lointaines de latin. Et de faire fonctionner mes méninges… »

Oui, malgré la fatigue de la journée et des transports, frotter sa cervelle à une discipline exigeante, à une Histoire au fondement même de notre histoire, à des institutions qui laissent encore leur empreinte sur les nôtres, de surcroît transmises dans la bonne humeur, quoi de mieux pour l’esprit ? Hanouna, Ruquier ou Ardisson ne sont tout de même pas les ultimes mentors et les cicérones absolus d’aujourd’hui !

En quittant l’Espace Marcel-Cachin, on se dit que Jean-Michel Blanquer, ex-recteur de l’académie de Créteil, qui englobe Romainville, chantre du « retour au latin et au grec, adapté au XXIe siècle », pourrait se montrer plus que satisfait. Et que de là où il repose, Georges Politzer, pilier de l’Université ouvrière d’avant-guerre de Paris, doit sourire aux anges.

Janvier 2018 - #53

Article extrait du Magazine Causeur


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est ancien correspondant de Libération en Israël.

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