Qu’importent les mots pour le dire – débâcle, débandade, fiasco – quand l’échec patent des « élites », qui fait la une des journaux, ne conduit qu’à stigmatiser les peuples qui s’en donnent à cœur joie de bousculer les pronostics. Le plus extraordinaire dans cette histoire est ce qu’elle révèle quant à la conception de la démocratie desdites élites, toujours prêtes à encenser l’Autre tant qu’il n’est qu’un clone inoffensif du Même, mais beaucoup plus réticentes dès lors qu’elles prennent l’altérité en pleine gueule, comme ces derniers temps. Mais une « élite » qui n’a rien vu venir, n’a pas su prévenir, et qui de plus s’insurge contre le verdict des urnes, n’apporte-t-elle pas la preuve qu’elle a usurpé ce titre ?

Il faut pourtant être bien aveugle pour ne pas voir que la montée du « populisme » n’est jamais que l’envers trivial de l’admiration éperdue, de l’estime inoxydable que se portent à eux-mêmes et que s’accordent entre eux les membres de la caste qu’on nomme on ne sait plus trop pourquoi « élite », aujourd’hui prise en flagrant délit d’insignifiance et d’incompétence. Le temps n’est plus, et c’est tant mieux, où une « élection » divine ou native consacrait sa légitimité. Il faudrait d’urgence trouver un autre mot pour désigner la nébuleuse informe qu’est ce nouvel élitisme, scintillant comme un gâteau de fête, mais sans davantage de qualités spécifiques que ces individus inconsistants et arrogants dont Robert Musil décrivit au début du xxe siècle l’irrésistible ascension sociale : « Et brusquement, toutes les positions importantes et privilégiées de l’esprit se trouvèrent tenues par ces gens-là, toutes les décisions prises dans leur sens. » (L’homme sans qualités, 1931.)

Musil n’avait encore rien vu de l’« élitisme » fabriqué par les médias par la rencontre improbable, sur les plateaux de télévision, d’une bimbo siliconée au QI très limité, d’un intello qui ne pourra que mâcher ses mots et de l’incontournable chanteur (ou chanteuse) au look hyper branché. Ajoutez le sportif aux performances irréprochables et le savant, tous deux garants du degré de réalité dans laquelle ce beau monde est censé évoluer. Cette « élite » n’a aucun message commun à délivrer, mais cache mal son plaisir d’être là, entre soi, alors même que sa surexposition médiatique la prive de toute crédibilité quant aux valeurs altruistes et universelles qu’elle prétend défendre et incarner. Du face-à-face jusqu’alors inédit entre les peuples et cette pseudo-élite l’issue est donc incertaine, selon que ces « ploucs » s’identifieront ou non au « grand public » recherché par les télés du monde entier.

Le terrain avait, il est vrai, été préparé par l’attitude pour le moins ambiguë des démocraties occidentales à l’endroit de l’élitisme. Fallait-il lui tordre définitivement le cou en faveur d’un égalitarisme consensuel, ou en préserver l’exigence dans un cadre démocratique ? L’école française ne serait pas dans un tel état si

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est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des religions à la Sorbonne. Dernier ouvrage paru : Antonin Artaud, ou la fidélité à l’infini, Pierre-Guillaume de Roux, 2014.