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La Nouvelle-Calédonie, un atout français méconnu dans le Pacifique

En partenariat avec la revue "Conflits"

La Nouvelle-Calédonie, un atout français méconnu dans le Pacifique
Jeune militant pour l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie, Nouméa, 4 octobre 2020 © Mathurin Derel/AP/SIPA. Numéro de reportage: AP22499603_000015.

Le 12 décembre 2021, les électeurs de Nouvelle-Calédonie exprimaient leur souhait de demeurer français à l’issue d’un troisième référendum en trois ans, certes boycotté par les indépendantistes. Au-delà des mines de nickel et du combat politique des partisans de l’autodétermination, les Français de métropole connaissent mal cet archipel d’îles jouxtant l’Australie en mer de Corail. S’y joue pourtant une partie essentielle dans l’affrontement des puissances.  


À 18 000 km et onze fuseaux horaires de Paris, la Nouvelle-Calédonie constitue l’un des derniers ensembles de territoires français qui offrent un accès à la sphère Asie-Pacifique. Dans une zone du globe dominée par l’élément maritime et où les distances se mesurent en milliers de kilomètres, sa proximité relative avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande et tout un ensemble de micro-États indépendants, autonomes ou sous administration directe, contribue à en faire une base de départ pour intervenir dans des crises régionales. Autrefois considérée comme un territoire dont l’éloignement constituait l’un des principaux intérêts, notamment pour y déporter ses forçats, cette exception française dans une partie du monde largement anglophone demeure fragile. L’affirmation de la Chine en tant que puissance économique et militaire, dans un contexte de rivalité croissante avec les mondes océanien et nord-américain, a contribué à redonner au « caillou » une importance accrue. Pourtant, malgré les richesses dont elle regorge, les moyens alloués à sa défense et au rayonnement de la France dans une région cruciale demeurent limités, alors même que le caractère stratégique de sa position, apparu décisif au cours de la Seconde Guerre mondiale en tant que base arrière majeure des forces armées américaines, ne s’est jamais démenti.


Antoine de Prémonville

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I. La France contestée

Exception française dans une zone d’influence anglo-saxonne (A), la Nouvelle-Calédonie n’en est pas moins un territoire multiculturel où l’attachement à la France varie selon les époques et les communautés (B), au point que le sentiment indépendantiste y constitue une alternative crédible (C).

A. Exception française aux antipodes anglo-saxons

Malgré l’intérêt de la monarchie finissante pour les expéditions lointaines outre-mer (Bougainville, La Pérouse) afin de rétablir un prestige écorné par les conséquences de la guerre de Sept Ans [1], les vicissitudes de la Révolution et les préoccupations continentales de l’Empire ne permirent pas à feu la Royale [2] de soutenir la comparaison avec la Royal Navy, maîtresse incontestée des océans. De fait, jusqu’au milieu du XIXe siècle, la France doit abandonner ses prétentions dans le Pacifique.

Si les côtes de la Nouvelle-Calédonie sont découvertes par Cook le 4 septembre 1774, le pays demeure longtemps quasi inconnu, car jugé sans intérêt. Elle voit apparaître sur ses rivages explorateurs, baleiniers et autres missionnaires vers 1840. Théâtre d’une compétition entre missionnaires catholiques et protestants, la Nouvelle-Calédonie est l’objet d’un projet, avorté, de conquête sous Louis-Philippe. Napoléon III reprend l’idée pour en faire une colonie pénitentiaire (1867-1897).  Quoiqu’il craigne moins la réaction de Londres que le Roi des Français – la guerre de Crimée est sur le point d’éclater –, l’annexion est discrètement menée en 1853. Malgré ce succès emporté au détriment de l’arrondissement du domaine australien des Britanniques, la rivalité demeure s’agissant des points de relâche pour les marins et pécheurs, et de l’évangélisation des populations.

Parent pauvre de l’empire colonial français, tourné vers l’Afrique et l’Indochine, la Nouvelle-Calédonie se développe comme elle peut sous l’impulsion d’investisseurs privés et d’administrateurs coloniaux. La découverte du nickel permet alors de tisser des partenariats commerciaux avec la Chine (1884) et le Japon (1892), d’abord pour attirer de la main-d’œuvre, puis pour exporter le minerai [3]. Bien que consciente de l’importance du Pacifique dans l’avenir, la France de l’entre-deux-guerres ne peut y consacrer les moyens souhaités et se contente de consolider un modeste existant. Craignant à la fois la montée du « péril jaune » et l’expansion américaine, des voix s’élèvent même au gouvernement et dans les états-majors pour demander un retrait du Pacifique [4], voire l’échange de la colonie avec un territoire africain [5] !

Antoine de Prémonville

B. Une mosaïque ethnique

Mosaïque ethnoculturelle, la société calédonienne demeure fracturée par les rivalités de populations aux intérêts opposés. Vivant principalement aux abords des agglomérations, souvent selon un mode de vie traditionnel dans le cadre de tribus, les Kanaks (mélanésiens) constituent la population autochtone originelle de la Nouvelle-Calédonie (41,2% [6]). Malgré un sentiment identitaire fort illustré par le projet indépendantiste de « Kanaky », le monde kanak est culturellement hétérogène – vingt-huit langues différentes en plus du français – et apparaît à la marge sur le plan économique.

Sévèrement sanctionnés suite à la tentative d’insurrection de 1878 menée en réaction à la colonisation, les Kanaks sont soumis au statut de l’indigénat de 1887 à 1946. Obtenant la nationalité française en raison du ralliement précoce de la colonie à la France Libre, ils s’insèrent dans le jeu politique dans les années 1950 avec un discours autonomiste initialement modéré et dénué de considérations ethnicistes. Tant l’échec de ce projet que la réaffirmation de leur identité spécifique dans les années 1970 sous la houlette de chefs charismatiques comme Jean-Marie Tjibaou, Yeiwéné Yeiwéné ou Éloi Machoro, vont provoquer une évolution du discours et des revendications. Dès lors, le terme « calédonien » ou « caldoche » tend à désigner les Européens par opposition aux « kanaks ».

Représentant un quart de la population, les « Caldoches » sont principalement les descendants des travailleurs du secteur minier. Bien que l’héritage de l’ancienne colonie pénitentiaire demeure vif, les colons européens et les bagnards ont relativement peu contribué au peuplement du « caillou » [7]. Comme les Kanaks, le monde caldoche est pluriel et des différences notables s’expriment entre ceux de Nouméa et ceux de la Brousse, entre les « gros » et les « petits » colons, entre les « libres » et les « bagnards », générant autant de microsociétés longtemps cloisonnées [8]. De plus, contrairement à une idée reçue, la société caldoche n’a pas été imperméable au métissage puisque le surnombre d’hommes célibataires dans les premiers temps de la colonisation a favorisé les unions mixtes entre Européens et femmes kanakes. Un phénomène qui n’a pas permis d’aplanir le mur séparant les deux principales communautés.

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Envisageant le projet indépendantiste à travers les exemples de l’Algérie, des Nouvelles-Hébrides – ou dans une certaine mesure, de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud –, les caldoches sont très majoritairement fermement opposés à l’autodétermination. En effet, ils sont trop conscients que, dans le cadre d’une Kanaky indépendante, la faiblesse de leur poids démographique provoquerait de profondes réformes sociales, agraires et économiques qui modifieraient à leur détriment les rapports de forces hérités de la société coloniale. Farouchement hostiles à l’indépendance, les Caldoches éprouvent toutefois un attachement relatif à cette France dont la politique est jugée pro-kanake depuis les accords de Matignon et Nouméa. Exacerbant des traits culturels liés à une histoire singulière, les Caldoches ont développé quant à eux une identité propre très influencée par la présence américaine au cours de la Seconde Guerre mondiale.

À la croisée de ce clivage communautaire, quoique globalement partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans le giron de la France, d’autres communautés, d’un poids démographique varié peuplent le territoire. Citons ainsi des populations originaires de Wallis et Futuna (8,3%), de Java, mais aussi des « Arabes » descendants des Kabyles déportés suite à la révolte des Mokrani [9] et quelques Japonais [10] en proportions plus anecdotiques.

C. L’indépendantisme

Initialement, les mouvements politiques calédoniens étaient autonomistes modérés, prônant un projet ne se fondant pas sur une assise ethno-raciale. Le maintien d’un lien avec la France visait alors à garantir le développement économique d’un territoire aspirant à pouvoir s’exprimer sur les grandes affaires locales sans subir la tutelle d’une administration lointaine.

Or, le recul de l’autonomie politique et l’ingérence néfaste de Paris qui interdit toute immixtion de capitaux étrangers dans l’économie vont progressivement convertir les autonomistes à l’indépendantisme au cours des années 1970 [11]. La décennie suivante est marquée par de violentes tensions communautaires et prises à partie des forces de l’ordre. Face au discours des indépendantistes stigmatisant une puissance coloniale oppressante – l’ONU considère d’ailleurs toujours la Nouvelle-Calédonie comme un territoire à décoloniser [12] –, le Premier ministre Jacques Chirac essaye de trouver une sortie politique à la crise. Un premier référendum d’autodétermination en 1987 est boycotté par les indépendantistes donnant le « non » victorieux à 98,3%.

L’année suivante, des activistes armés espèrent profiter du contexte des élections présidentielles pour mener une action d’éclat. C’est la prise de la gendarmerie d’Ouvéa aux Loyautés. Paris choisit de répondre par la force et l’assaut mené sur la grotte se solde par la mort de dix-neuf preneurs d’otages. Pour les indépendantistes, dont certains avaient espéré un soulèvement général de la Nouvelle-Calédonie, c’est un échec. Quelques mois plus tard, sous l’impulsion du Président réélu François Mitterrand, les accords de Matignon jouent la carte de l’apaisement via une amnistie générale et la promesse d’un futur référendum d’autodétermination. Dix ans plus tard, les accords de Nouméa (5 mai 1998) accordent d’importants transferts de compétences au territoire tandis que la France conserve les compétences régaliennes. La question de l’autodétermination est, quant à elle, repoussée à plus tard. De 2018 à 2021, trois référendums posent la question de l’indépendance. Fortement mobilisés et bénéficiant d’une loi favorable qui exclut du corps électoral de nombreux européens, les indépendantistes ne parviennent pas l’emporter lors du second scrutin pourtant beaucoup plus serré que prévu (victoire du « non » à 53%, en recul par rapport à 2018, 56,67%).  L’ultime scrutin, qui s’est tenu le 12 décembre 2021, voit l’écrasante victoire du « non » à l’indépendance en raison de l’appel des partis indépendantistes à s’abstenir. En 2020, le dépouillement des résultats, très variables d’une province à l’autre, est une radiographie de la démographie néo-calédonienne. En effet, majoritairement peuplée d’européens, la province sud, autour de Nouméa, a réaffirmé son attachement à la France, tandis que la province nord et les îles loyautés, majoritairement autochtones, se sont déclarées principalement pour l’indépendance.

II. Territoire stratégique

Territoire français au bout du monde doté de forces de souveraineté à peine suffisantes pour assurer les missions qui lui sont dévolues, la Nouvelle-Calédonie renferme pourtant dans son sol une ressource stratégique qui depuis longtemps attise les convoitises.

A. Un sous-sol convoité

La relative prospérité de la Nouvelle-Calédonie – comparativement aux outres collectivités d’outre-mer – repose en partie sur les transferts en provenance de la Métropole et sur le nickel. Avec le deuxième gisement mondial (11%), les fruits du sous-sol néo-calédonien représentent l’essentiel des exportations. Par conséquent, son économie est lourdement tributaire des variations des cours mondiaux.

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Exploité depuis les années 1870, ce minerai suscite les convoitises de nombreux voisins dont les industries sidérurgiques sont grandes consommatrices. Depuis la fin du XIXe siècle, l’Asie est un partenaire commercial important ; de nos jours, le japonais Nishin Steel détient encore 10% du capital de la SLN, la principale entreprise minière de Nouvelle-Calédonie. Très tôt acteur de la mondialisation et dominant le marché mondial, le nickel calédonien s’est rapidement confronté à la concurrence du Canada puis de l’Australie [13]. Ressource stratégique, notamment pour la fabrication d’aciers spéciaux pour la construction navale et l’armement, le nickel confère longtemps une importante rente de situation à des investisseurs privés. Refusant toute immixtion de capitaux étrangers qui auraient pu moderniser l’appareil productif, au prix d’une perte de contrôle d’un actif stratégique, le général de Gaulle réussit à faire échouer les tentatives de partenariat dans les années 1960, au grand dam des partisans de…

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[1] Après le désastreux traité de Paris (1763) qui met un terme à la guerre de Sept Ans moyennant la perte de la majeure partie de son premier empire colonial, la France envisage ainsi le monde océanien comme la promesse de reconstitution d’un nouveau domaine impérial et rétablir ainsi son prestige écorné

[2] Tancrède Josseran, « Et la Royale fut détruite », in Renaud Escande (dir.), Le livre noir de la Révolution française, Cerf, 2008.

[3]  « C’est pendant la Grande Guerre que les premières expéditions de minerais de nickel vers le Japon sont effectuées. Cette diversification des exportations perdure après la fin des hostilités alors que la sidérurgie japonaise connaît un développement rapide. Pourvoyeur de main-d’œuvre jusqu’à la guerre, le Japon devient un client de la principale activité économique de l’archipel. Il devient aussi un investisseur. Dans les années 1920, plusieurs sociétés minières à capitaux japonais sont constituées dans la colonie. Les deux plus importantes sont la société Le Fer et la Société minière de l’Océanie. Avec la montée des tensions internationales, ces sociétés sont parfois considérées comme des « paravents » des ambitions japonaises en Nouvelle-Calédonie. » Yann Bencivengo, « L’immigration japonaise en Nouvelle-Calédonie : une illustration de l’affirmation du Japon dans le Pacifique », Journal de la Société des Océanistes, n°135, 2012, p. 215-228, p.225.

[4] Citons Henry Simon, rapporteur du budget des Affaires étrangères à la Chambre le 20 janvier 1920 : « Nos successeurs, il faut le reconnaître, ont déjà paru à l’horizon et la loi va jouer contre nous. La jeune Amérique, vous le savez, est penchée sur les problèmes du Pacifique, dont nous tiennent éloignés nos soucis de frontières, notre natalité diminuée, notre faiblesse monétaire et l’exiguïté de nos capitaux. » Jacques Binoche, « La politique extrême-orientale française et les relations franco-japonaises de 1919 à 1939 », Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 76, n°284-285, 1989, p.263-275, p.264.

[5] « Ainsi, dans ses Théories stratégiques, l’amiral Castex rappelle qu’elles sont dépourvues des trois valeurs essentielles à une base stratégique (la situation géographique, l’autonomie défensive et les possibilités de ravitaillement) et que la position française y est des plus médiocres. Il conclut sur la nécessité de les échanger avec un territoire en Afrique-Occidentale, de préférence la Sierra Leone. » Thomas Vaisset, « Une défense sous influence. L’amiral Thierry d’Argenlieu et la dépendance de la France libre à l’égard des alliés dans les territoires français du Pacifique (1940-1942) », Revue historique des armées, n°257, 2009, p.101-121, p.102.

[6] Données tirées du recensement de 2019. Institut de la statistique et des études économiques Nouvelle-Calédonie, https://www.isee.nc/population/recensement/communautes, consulté le 11/10/2021.

[7] Benoît Carteron, « La quête identitaire des caldoches en Nouvelle-Calédonie », Ethnologie française, 2015/1, vol. 45, Presses Universitaires de France, p.155-166, p.157.

[8] Ibid., p.158.

[9] Mélica Ouennoughi, « Les déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie. Naissance d’une micro-société (de 1864 à nos jours) », Insaniyat / إنسانيات, n°32-33, 2006, p. 53-68.

[10] Yann Bencivengo, « L’immigration japonaise en Nouvelle-Calédonie : une illustration de l’affirmation du Japon dans le Pacifique », Journal de la Société des Océanistes, n°135, 2012, p. 215-228.

[11] Robin S. Gendron, “At Odds Over INCO: The International Nickel Company of Canada and New Caledonian Politics in the 1960s”, Journal of the Canadian Historical Association / Revue de la Société historique du Canada, n°20/2, 2009, p.112–136, p.134.

[12] Des 72 territoires initialement inscrits par l’Assemblée Générale des Nations-Unies sur la liste des territoires non-autonomes, la Nouvelle-Calédonie est l’un des dix-sept derniers. En l’espèce, incluant la Nouvelle-Calédonie dans son argumentaire, l’ONU réitère régulièrement sa volonté « d’éradiquer une fois pour toute le colonialisme » selon les propres mots d’Antonio Guterres. « L’ONU reste déterminée à éradiquer le colonialisme même si la décolonisation avance lentement », ONU Info, 21/02/2021 https://news.un.org/fr/story/2020/02/1062311, consulté le 11/10/2021.

[13] Yann Bencivengo, « Naissance de l’industrie du nickel en Nouvelle-Calédonie et au-delà, à l’interface des trajectoires industrielles, impériales et coloniales (1875-1914) », Journal de la Société des Océanistes, n°138-139, 2014, p.137-149, p.137-139.


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Docteur en lettres et civilisations, Antoine-Louis de Prémonville est officier de l’armée de terre. Il a notamment coécrit Géopolitique de l’Iran aux PUF.

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