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La France doit revoir sa politique dans le Caucase

Une lettre ouverte au président de la République

La France doit revoir sa politique dans le Caucase
Bakou, capitale de l'Azerbaïdjan, 2020 © Kommersant/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30246902_000084

Lettre ouverte à Monsieur le président de la République française Emmanuel Macron


Bakou, le 26 mai 2021

Monsieur le président, 

Nous sommes des citoyens français entretenant des liens d’amitié, professionnels ou encore familiaux forts avec l’Azerbaïdjan et son peuple. Certains d’entre nous y résident de façon permanente depuis quelques années et attachent donc une grande importance à la bonne santé des relations franco-azerbaïdjanaises sur tous les plans.  

D’origines socioprofessionnelles diverses, nous nous efforçons tous, chacun à son niveau, à participer au rayonnement de notre pays et de la francophonie dans cette région du monde. De plus, nous avons une certaine idée de la France, celle d’un pays dont la voix dans le monde compte et dont nous sommes extrêmement soucieux de l’image à l’étranger.  

Si nous nous adressons aujourd’hui directement à vous, c’est d’abord parce qu’il est devenu extrêmement difficile de faire entendre notre voix en France, la quasi-totalité de nos représentants élus, toutes tendances politiques confondues, ayant choisi, dans un contexte d’élections à venir, l’opportunisme, le clientélisme quand ce n’est pas l’idéologie, au détriment des intérêts supérieurs de la France et des Français. 

Ensuite et surtout, parce qu’en tant que chef de l’Etat, vous incarnez la politique étrangère de la France et définissez en dernière instance quelle doit être l’orientation de notre pays en la matière. Il nous paraît donc important que vous puissiez prendre certaines décisions futures qui engageraient durablement notre pays, à la lumière de certaines réalités. 

Comme vous vous en doutez, une partie d’entre nous se trouvait en Azerbaïdjan lors des évènements d’octobre-novembre derniers, lorsque se sont affrontées durant 44 jours l’armée azerbaïdjanaise et les forces séparatistes du Haut-Karabagh soutenues militairement par l’Arménie, période durant laquelle nous avons été particulièrement exposés.

Exposés en premier lieu du fait des actes de guerre commis par les forces armées arméniennes – sans équivalent côté azerbaïdjanais, soulignons-le – ayant visé à plusieurs reprises de façon délibérée des populations civiles situées hors des zones de combats, dont nous aurions pu être les victimes collatérales : double bombardement de Gandja, deuxième ville du pays, les 11 et 18 octobre, bombardement de Barda les 27-28 octobre, entrainant la mort d’une centaine de civils, et tentative de bombardement visant la capitale Bakou déjouée au dernier moment le 10 novembre au matin, quelques heures avant la signature de l’accord de cessez-le-feu. 

Exposés ensuite par les retombées de la crise diplomatique entre nos deux pays, que vous n’ignorez pas, provoquée par des postures et des déclarations extrêmement maladroites et partiales de notre diplomatie, qui ont eu de sérieuses conséquences sur l’image de la France véhiculée en Azerbaïdjan – jusque-là excellente – hélas loin d’être redorée à ce jour.  Nous vous renvoyons à l’article publié par le site du journal Le Monde, le 15 avril dernier, « Vexé par le soutien aux Arméniens, Bakou snobe les sociétés françaises », qui rend parfaitement compte de la situation sur place sur le plan économique notamment. 

Exposés enfin dans notre propre pays d’origine, notre « proximité avec Bakou » faisant de nous et de nos proches les cibles potentielles de certaines franges radicales de la diaspora arménienne en France, qui n’hésitent pas à intimider et à menacer physiquement tout soutien affiché à l’Azerbaïdjan. Ce « soutien affiché » peut comprendre le simple fait de rappeler ce qu’était traditionnellement la position française depuis 1993 en matière de droit international, à la suite du vote des quatre résolutions de l’ONU (822, 853, 874 et 884) qui prévoyaient le « retrait immédiat et inconditionnel des forces arméniennes présentes sur le territoire de l’Azerbaïdjan ». 

A ce sujet permettez-nous de nous interroger, à l’heure des débats sur la lutte contre le « séparatisme » ou de la défense de la liberté d’expression qui vous sont chers, sur l’impunité dont semble jouir ces groupuscules communautaires sur notre sol depuis plusieurs mois : pressions et menaces physiques sur des élus (Jérôme Lambert, député de la 3e circonscription de Charente, Nathalie Goulet sénatrice de l’Orne, ou encore Thierry Mariani, député européen), atteinte à la liberté de la presse (pression sur la chaîne de télévision TF1 suite à la diffusion d’un reportage de Liseron Boudoul sur la ligne de front côté azerbaïdjanais, elle-même menacée de mort), troubles à l’ordre public en plein état d’urgence sanitaire (manifestations régulière à Paris devant l’Ambassade d’Azerbaïdjan en France dès le 27 septembre, blocage de l’autoroute A7 le 28 octobre 2020), agressions de citoyens franco-turcs (agression violente de quatre membres d’une famille d’origine turque, le 25 avril à Saint-Dié-des-Vosges, par un groupe de plus d’une dizaine d’individus). 

Nous espérions tous que l’arrêt des combats et le cessez-le-feu du 10 novembre permettraient de tourner la page de cette période compliquée et d’amener une normalisation des relations franco-azerbaïdjanaises.  Or, depuis la signature de cet accord, nous assistons à une incessante campagne médiatique de désinformation et de dénigrement à l’endroit de l’Azerbaïdjan dans la presse française, à d’intenses activités de diplomatie parallèle faites de visites régulières de parlementaires et de personnalités politiques françaises de premier plan en Arménie (y compris sur le territoire souverain de l’Azerbaïdjan actuellement sous contrôle des soldats de la paix russes, donc illégales) n’allant nullement dans le sens de l’apaisement et de la réconciliation, ou encore à des actes de provocations politiques défiant le droit international et jetant de l’huile sur le feu. Nous pensons bien évidemment au scandaleux texte sans fondement juridique voté par le Sénat le 25 novembre 2020 intitulé « Proposition de résolution, portant sur la nécessité de reconnaître la République du Haut-Karabagh », qui a logiquement déclenché une tempête médiatique en Azerbaïdjan, a déshonoré notre pays et a enterré définitivement notre légitimité à être médiateur du conflit en tant que co-président du Groupe de Minsk. 

Nous voudrions à ce sujet rappeler que nous avions écrit – par l’intermédiaire de notre représentant consulaire pour la circonscription Asie centrale et Moyen-Orient basé à Téhéran (Iran), Monsieur Armand Meimand, également signataire de la présente lettre et qui a beaucoup fait pour les Français établis en Azerbaïdjan ces derniers mois – au président du Sénat, Monsieur Gérard Larcher, quelques jours avant le vote de ce texte pour lui faire part de nos inquiétudes en cas d’adoption de celui-ci et de notre refus d’être les otages de ces prises de position hasardeuses. Cette initiative est malheureusement restée sans suite, le sort des Français résidant en Azerbaïdjan et nos (nombreux) intérêts nationaux sur place n’ayant visiblement eu aucune influence sur le vote. 

Relevant certes de la liberté de la presse et du droit souverain de la France d’entretenir des relations d’amitié avec l’Arménie, tout ceci est perçu à juste titre par l’Azerbaïdjan comme une défiance et une volonté claire de saborder le processus de paix à n’importe quel prix. Pire, l’ensemble de la classe politico-médiatique de notre pays apparaît de toute évidence comme sous l’influence de certains groupes de pressions communautaires – dont nous avons précédemment dénoncé les agissements – entretenant un ressentiment multiséculaire à l’endroit des peuples turcs et un esprit de revanche qui menace la stabilité de la région et le processus de paix, encore fragile. Il en résulte logiquement des discussions régulières du côté azerbaïdjanais sur la réévaluation de nos relations diplomatiques et économiques – dont il est question dans l’article du journal Le Monde évoqué plus haut – voire sur une rupture totale et définitive si l’exécutif en venait à entériner les résolutions prises par le Sénat et l’Assemblée nationale.

Nous prenons évidemment très au sérieux les récentes déclarations du président du Sénat Monsieur Gérard Larcher, évoquant la préparation imminente d’un nouveau texte visant à reconnaître une entité séparatiste sur le territoire azerbaïdjanais, ce qui constituerait une nouvelle provocation et ouvrirait une crise majeure. 

Cette lettre ayant vocation à être rendue publique, permettez-nous avant de conclure notre propos, de porter à la connaissance de nos compatriotes en France certaines réalités, afin que ces derniers puissent avoir une idée précise de ce qui est désormais en jeu. 

Tout d’abord, rappelons encore une fois que le Haut-Karabagh et ses sept districts environnants, aujourd’hui libérés, font partie du territoire reconnu internationalement – donc par la France – de la République d’Azerbaïdjan. En 1993, quatre résolutions de l’ONU (822, 853, 874 et 884) avaient été votées (et par la France), prévoyant le « retrait immédiat et inconditionnel des forces arméniennes présentes sur le territoire de l’Azerbaïdjan ». 

Notons que l’Azerbaïdjan, comme la France, a toujours été une nation attachée au droit international et au principe de l’intangibilité des frontières nationales et l’a démontré à plusieurs reprises. Il a notamment, comme nous, condamné le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie en 2014, et, malgré sa très grande amitié et proximité avec la Turquie, il ne reconnaît pas la « république turque de Chypre du Nord ». Hélas, le multilatéralisme ayant échoué à trouver une solution pacifique pour la résolution de ce conflit, l’Azerbaïdjan a choisi le 27 septembre dernier de prendre son destin en main pour mettre en œuvre lui-même les résolutions de l’ONU évoquées plus haut.

Comme avec l’Arménie, nous avons des relations historiques, diplomatiques, culturelles, économiques et commerciales anciennes et de qualité avec l’Azerbaïdjan : 

La France a notamment été le premier pays, après la Turquie, à reconnaître l’indépendance de l’Azerbaïdjan en 1992, et c’est la France que Heydar Aliyev (père de l’actuel président) a choisie pour effectuer sa première visite d’Etat en 1993.

Sur le plan de l’Histoire et de la mémoire, rappelons que lors de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs Azerbaïdjanais soviétiques ont été des héros de la Résistance, ayant principalement combattu dans le Maquis de Cabertat (aux environs de Montauban), au premier rang desquels un certain Ahmadiyya Jabrayilov (dit « Ahmed Michel ») hélas pratiquement oublié chez nous, mais dont la mémoire est chaque année honorée en Azerbaïdjan le 9 mai, le Jour de la Victoire contre le régime nazi. 

Et lorsque le général De Gaulle s’est rendu à Moscou à la fin du mois de novembre 1944 pour s’entretenir avec Staline, ce dernier et sa délégation ont fait escale à Bakou pour une nuit. Une plaque en souvenir de la (brève) venue du général a été installée par le gouvernement azerbaïdjanais à la fin des années 90, sur la façade d’un bâtiment de l’une des principale avenue de la capitale, ce qui témoigne de l’affection qui nous est portée en Azerbaïdjan.

Aujourd’hui, nous avons un lycée français, un Institut français (IFA) et une université française (UFAZ) à Bakou qui participent au rayonnement de la France et de la francophonie.

De nombreux Azerbaïdjanais sont francophones et francophiles, et tout autant que nous sont profondément déçus et attristés par la situation. Beaucoup ont étudié en France et continuent de choisir notre pays pour leurs études, et ce, malgré les tensions diplomatiques actuelles et les risques d’être pris pour cibles des mêmes groupuscules évoqués plus haut. 

Sur le plan économique et commercial, des trois pays du Caucase du Sud, l’Azerbaïdjan est notre premier partenaire. Plusieurs grandes entreprises françaises dans différents secteurs sont présentes sur place et y sont bien positionnées, notamment Total, Engie, Société Générale, Thales, Schneider, Alstom, CNIM, GDF Suez et Suez Environnement et de nombreuses franchises (Go Sport, Courir, Occitanie, Yves Delorme, Yves Rocher, etc.) et marques dans différents domaines (cosmétique, alimentaire, électroménager, prêt-à-porter, etc.) sont présentes. Une Chambre de Commerce et d’Industrie Azerbaïdjan-France (CCIAF) existe également depuis quelques années.

Enfin, et on ne le répètera jamais assez, l’Azerbaïdjan est un pays civilisé qui a une vraie culture (musicale, littéraire, lyrique, etc.), une histoire, une géographie, des paysages et beaucoup d’autres choses à offrir en plus des hydrocarbures. 

De nombreuses ethnies non-azéries (Lezghiens, Talyshs, Avars, Russes, Tatars, Juifs, etc.) vivent en Azerbaïdjan en parfaite harmonie. Sur le plan religieux, l’Azerbaïdjan est un pays profondément laïc et séculier. C’est peut-être le seul pays au monde où cohabitent pacifiquement autant de religions (musulmans chiites et sunnites, chrétiens et juifs). 

Rappelons ici que le Fonds Heydar A liyev a alloué des fonds il y a quelques années pour des travaux de restauration d’édifices religieux chrétiens en France, notamment ceux de la Cathédrale de Strasbourg ou encore d’églises du xiie et xive siècle du département de l’Orne. 

Nous sommes évidemment très loin de l’image absolument déplorable véhiculée ces derniers temps par un grand nombre de personnalités politiques et médias français n’ayant pour la plupart que très peu de réelles connaissances sur le sujet, dépeignant l’Azerbaïdjan comme une « effroyable dictature corrompue », pratiquant la « diplomatie du caviar », « anti-chrétienne », sinon « expansionniste et génocidaire ». Nous, Français établis en Azerbaïdjan, témoignons du contraire et en profitons pour exprimer ici notre gratitude au peuple azerbaïdjanais qui a su garantir notre sécurité pendant la guerre de 44 jours et qui continue à faire preuve de bienveillance à notre égard malgré les tensions diplomatiques.

Monsieur le Président, vous avez à de nombreuses reprises, au nom de la France, rappelé notre amitié éternelle pour l’Arménie et pour son peuple, ce que nous ne souhaitons nullement remettre en question ici. 

Quels sont désormais vos mots pour les Français établis en Azerbaïdjan, qui participent chaque jour au rayonnement de la France et à l’amitié entre les peuples ? Et quel message d’amitié avez-vous pour les Azerbaïdjanais, pour qui, à l’instar de bien d’autres peuples dans le monde, la voix de la France et les idéaux qu’elle porte comptent énormément ? 

Dans l’attente de gestes forts de votre part et restant à votre disposition pour travailler avec vous à la normalisation des relations franco-azerbaïdjanaise, nous vous prions de croire, Monsieur le Président de la République, en l’expression de notre haute considération. 

Les signataires,

Martin Ryan (Entrepreneur, Chef d’entreprise)

Serge Bainvel (Entrepreneur, Chef d’entreprise)

Alban Claude (Descendant en France de Zeinalabdin Tagiyev, philanthrope azerbaïdjanais de la fin du XIXème – début du XXème siècle)

Antoine Liagre (Analyste)

Armand Meimand (Représentant consulaire pour la circonscription Asie centrale et Moyen-Orient)

Damien Gasneray (Cadre commercial)

Maxime Gauin (Historien, Chercheur au Center For Eurasian Studies

Gérard Cardonne (Ecrivain, Essayiste) 

Aymeric Housez (Ingénieur)


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