Photo : Xu Zheng-hong.

Si certains d’entre vous, soucieux de se familiariser avec la langue des nouveaux maîtres du monde, s’aventurent aujourd’hui dans les Instituts Confucius, ils remarqueront de vastes cartes de la République Populaire de Chine accrochées aux murs des salles de classe généreusement allouées par l’Etat français à l’enseignement du néo-chinois[1. Dans les années 1950, la République Populaire de Chine a « simplifié », c’est-à-dire charcuté, les caractères chinois en en rendant parfois l’origine sémantique incompréhensible. Si l’on veut apprendre un chinois traditionnel, et avoir ainsi un accès un peu plus facile aux classiques chinois, mieux vaut apprendre le chinois pratiqué aujourd’hui à Taïwan ou à Hong Kong (à l’écrit).]. Ces cartes officielles chinoises intègrent sans vergogne, et au mépris de la réalité géopolitique, les territoires et zones maritimes que la Chine populaire revendique mais qu’elle ne contrôle pas : Taïwan, un pays de fait indépendant, les îles Senkaku contrôlées par les Japonais mais aussi l’ensemble de la Mer de Chine du Sud, qui selon la doctrine chinoise dite de « la langue de bœuf » s’étend sur plusieurs milliers de kilomètres au sud de l’île méridionale de Hainan, jusqu’à la proximité immédiate des côtes philippines ou vietnamiennes.

Notre époque aime à se gausser du nationalisme étriqué et ombrageux de nos ancêtres. Ceux-ci faisaient figurer l’Alsace et la Lorraine perdues en couleur sombre sur les cartes qui servaient à l’édification patriotique des écoliers de la Troisième République. Mais même sur le mode de la lamentation, ces cartes traduisaient la réalité : ces territoires étaient bel et bien perdus et contrôlés par une puissance étrangère. Or, si l’on en croit ses cartes et son discours officiels, la Chine est au contraire en plein déni : il n’existerait qu’une seule Chine : la République Populaire de Chine. Taïwan ? Une province renégate dont le statut est une question intérieure chinoise. Peu importe qu’il y existe un régime indépendant, celui de la République de Chine, créée sur le continent en 1911, et réfugiée à Taïwan en 1949 après sa défaite face aux maoïstes. Peu importe aussi que Taïwan ait été légalement cédé au Japon impérial aux termes du traité de Shimonoseki en 1895 et qu’il fut contrôlé par Tokyo jusqu’à sa capitulation en 1945. Peu importe encore que la Chine impériale des Qing ne se soit jamais vraiment intéressée à ce territoire lointain et infesté d’anthropophages plutôt imperméables à la culture chinoise (c’est-à-dire, du point de vue des mandarins, à la culture tout court). Peu importe enfin que ce pays soit au fond presque autant un produit de la colonisation hollandaise au XVIIe siècle que de la colonisation chinoise qui lui a succédée, puisque Formose, le nom « occidental » de Taïwan, ne comptait presque aucun habitant permanent de culture chinoise avant le XVIIe siècle. Non, ce qui compte pour le pouvoir chinois, c’est que, pour effacer le « siècle des humiliations » (qui s’étendit des guerres de l’opium jusqu’à la fondation de la Chine communiste en 1949), la « réunification » de la mère patrie soit le devoir sacré de chaque citoyen de la République Populaire de Chine, habitants de Taïwan compris.

Ces chimères ne porteraient guère à conséquence si nombre de pays étrangers, fascinés par la montée en puissance de l’Empire du Milieu, n’étaient pas de plus en plus tentés de conforter les fantaisies nationalistes chinoises, qui pourraient un jour provoquer un conflit majeur. Car cette « réunification » fantasmatique n’est réclamée que par une portion infime de la population taïwanaise, dont l’immense majorité est au contraire très attachée au statu quo[2. C’est-à-dire à l’indépendance de fait de Taïwan qui est d’ailleurs lié aux Etats-Unis par de multiples liens, aux premiers rangs desquels des liens militaires.].

Pékin refuse aujourd’hui que le monde prenne acte du fait incontournable qu’il ne contrôle pas Taïwan. Et malgré tous ses efforts pour améliorer ses relations avec Pékin, malgré son appartenance à l’Organisation Mondiale du Commerce, Taïpei reste aujourd’hui un citoyen de seconde zone de la communauté internationale. Or, Taïwan existe indépendamment de la Chine. La preuve ? Elle devrait sembler irréfutable à nous autres Européens, tant nous sommes attachés à la démocratie : le pays organise des élections, présidentielle et législatives, le 14 janvier prochain, qui mobilisent l’ensemble du corps électoral et déchaînent les passions à Taïwan même, mais aussi…en Chine.

Car ce n’est pas le moindre des paradoxes : grâce à Taïwan, la Chine est prise par la ferveur des élections. De Pékin à Canton, les débats télévisés qui mettent aux prises les candidats à la présidentielle taïwanaise sont suivis avec passion par les travailleurs hyper branchés de la nouvelle usine du monde. On a même vu récemment un Chinois, un certain M. Guo, ramer sept heures sur un radeau depuis le continent pour tenter de rejoindre l’île taïwanaise de Kinmen afin de « voir les élections, et les drapeaux électoraux flotter partout ». Guo avait pris au mot la propagande de son pays. Puisque les deux rives du détroit de Taïwan ne séparent pas deux états mais deux provinces, c’est en toute logique qu’il s’est étonné de son arrestation par les gardes-côtes taïwanais.

Heureusement pour les Taïwanais, seuls les citoyens de l’île voteront lors de l’élection présidentielle qui opposera le sortant Ma Ying-jeou, 61 ans, né à Hong Kong, diplômé de Harvard et favori de Pékin, à Tsai Ying-wen, une ex-universitaire de 55 ans, diplômée de Yale et docteur en droit de la London School of Economics. A l’observateur qui se veut impartial, Taïwan donne parfois l’impression d’être une démocratie à l’occidentale comme une autre : on y stigmatise la montée des inégalités, on y lance des boules puantes, on y débat à la télé, on y sonde sans cesse le corps électoral. D’après les sondages justement, le sortant, favorable à un rapprochement avec la Chine, est en mauvaise posture. Sa réélection, souhaitée par les Chinois mais aussi par les Américains qui ne redoutent rien tant que de voir les tensions entre les deux rives se raviver, est loin d’être assurée. Tsai, favorable à une « taïwanisation » de Taïwan et à une indépendance (même si elle ne dit pas son nom) définitive de Taïwan à l’égard de la Chine, est coriace et semble même gagner du terrain dans les sondages. Tsai met l’accent sur la souveraineté du peuple taïwanais face à la Chine et se présente comme la candidate des classes moyennes et populaires : une combinaison qui pourrait se révéler gagnante face à un sortant qui, malgré des moyens financiers gigantesques, apparaît de plus en plus comme le candidat de l’étranger et des grandes entreprises.

Grâce à la détente entre les deux anciens ennemis nationaliste et communiste, les relations économiques entre Pékin et Taïpei n’ont jamais été aussi bonnes. Un accord cadre de libéralisation du commerce a été conclu entre les deux rives du détroit. Les touristes chinois peuvent désormais se rendre sur l’île. Or, au fur et à mesure que les liens bilatéraux se développent, le sentiment identitaire « taïwanais » ne cesse de se renforcer : confrontés à des Chinois dont ils sont séparés depuis au moins des décennies, dont la langue, écrite et parlée, a évoluée de façon différente de la leur, les insulaires mesurent ce qui sépare une nation démocratique d’une immense dictature communiste. Paradoxalement, l’identité taïwanaise se développe au même rythme que l’intégration de l’économie de l’île à celle du continent. Tsai Ing-wen a bien compris cette évolution. Elle insiste sur l’identité séparée de Taïwan dans tout ce qu’elle peut avoir d’émancipatrice face à une tyrannie menaçante.

De quoi aboutir à la conclusion – farfelue sous nos cieux – que l’identité nationale peut s’avérer émancipatrice pour le peuple qui s’en empare.

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