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Le Capital contre la nation dans la pensée nationaliste-révolutionnaire

On commémore les 90 ans de la mort de José Antonio Primo de Rivera, grand théoricien espagnol du nationalisme


Le Capital contre la nation dans la pensée nationaliste-révolutionnaire
Don José Antonio Primo de Rivera, avocat et homme politique espagnol, fondateur de la Phalange espagnole en 1933. Il fut exécuté par le gouvernement républicain espagnol durant la guerre civile espagnole. Date : vers 1933. © MARY EVANS/SIPA

Souvent réduit au fascisme ou au conservatisme, le fondateur de la Phalange José Antonio Primo de Rivera développa pourtant une doctrine singulière où la nation permet de s’extraire des idéologies matérialistes.


« Le monde entier vit les derniers instants de l’agonie de l’ordre capitaliste et libéral. Il n’en peut plus parce que l’harmonie est rompue entre l’homme et son milieu, entre l’homme et la Patrie… » (Discours “Avant les élections” du 2 février 1936)


À l’heure où le nationalisme cherche encore sa synthèse, tâtonnant entre un patriotisme sentimental qui recycle les vieilles lubies du conservatisme plat dépassionné et un « sérieux économique » de façade qui ne fait que recracher les vieux dogmes du mondialisme agonisant, il m’a semblé utile de rappeler ce que fut la tentative d’un homme qui, lui, avait osé formuler un syncrétisme idéologique audacieux et dont on fêtera à la fin de l’année le quatre-vingt-dixième anniversaire de sa mort.

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José Antonio Primo de Rivera naît en 1903 à Madrid. Fils du général dictateur dont il n’hérite que très vaguement (pour ne pas dire aucunement) et avocat brillant, fondateur de la Phalange espagnole en octobre 1933 et arrêté en mars 1936 par le gouvernement du Front Populaire, il est fusillé à Alicante le 20 novembre de la même année à trente-trois ans. Dans l’intervalle, en quelques années de discours et d’essais, il élabore une doctrine que la postérité s’est empressée de trahir. Récupérée par le franquisme dont elle était l’opposé, rangée de façon injuste dans le grand musée des fascismes par des historiens malhonnêtes : la doctrine de celui que le philosophe Javier Portella désignait comme le « seul politicien-poète » et le « seul politicien-philosophe de l’histoire espagnole » mérite mieux que cet héritage de contrebande.

Le dépassement des impasses marxiste et libérale 

« Le Socialisme devait naître et sa naissance fut justifiée (nous n’avons pas peur de la vérité). Les ouvriers avaient à se défendre contre un régime qui ne leur donnait que des promesses de droits, mais qui ne se souciait pas de leur assurer une vie décente. Le Socialisme, qui était une réaction légitime contre l’esclavage libéral, s’est dévoyé, parce qu’il a adopté primo : l’interprétation matérialiste de la vie et de l’Histoire ; secundo : une attitude de représailles ; tercio : la proclamation du dogme de la lutte des classes. » (discours de Madrid du 29 octobre 1933)


La singularité de Primo de Rivera prend sa source, comme beaucoup de penseurs de l’époque (de Heidegger à Evola, en passant par Sorel et Moeller van den Bruck), dans un postulat simple : le socialisme et le libéralisme ne sont que les deux mamelles d’une même métaphysique, à savoir le matérialisme. Rappelons que ce qui définit le libéralisme, pour reprendre les analyses d’historiens du libéralisme comme Pierre Manent ou Jean-Claude Michéa, bien avant d’être une doctrine économique, c’est la substitution de l’homo œconomicus abstrait à l’homo politicus situé et de la rationalité (unique) axiologiquement neutre de l’intérêt pour soi-même aux passions héroïques (plurielles) moralement subjectives du bien commun. Par extension, l’idéologie libérale est une réduction ad mercatum de l’organisation sociale visant à internaliser les passions destructrices de l’homme dans les querelles autour du bien par le Droit et le Marché, supposément inséparables dans la philosophie progressiste de l’histoire. Or pour Primo de Rivera, le marxisme partage exactement la même conception métaphysique que le libéralisme et, par conséquent, son anthropologie de l’individu déraciné. Si le marxisme fut bien un bourgeon du libéralisme, c’est parce que Marx s’inscrivait dans la téléologie libérale sur la question du progrès linéaire de l’humanité tout en refusant le lien logique entre progrès de la technique et progrès social. Le marxisme considérait lui aussi l’homme comme un être d’intérêt voué indépendamment de ses racines au même dessein universel d’un schéma de querelles matérialistes. Leo Strauss disait d’ailleurs à ce sujet dans son ouvrage Le libéralisme antique et moderne (1990): « À première vue, le libéralisme semble en accord avec le communisme en ce qui concerne la fin ultime, alors qu’il est radicalement en désaccord avec lui en ce qui concerne la voie qui mène à cette fin ».

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Pour Primo de Rivera, les peuples et les individus existent antérieurement à leurs classes sociales et vivent d’abord dans une médiation entre l’universel et les racines, médiation qui ne peut que réfuter le primat de la raison universelle abstraite sur les affects culturels situés. Dans son discours de Valladolid du 4 mars 1934, il formule cette conviction avec une précision que la pensée nationaliste a rarement atteinte: « La vie de tous les peuples est une lutte tragique entre le spontané et l’historique. Les peuples à l’état primitif savent percevoir quasi végétalement les caractères de la terre. Quand ils dépassent l’état primitif, ils se rendent compte que ce ne sont pas les caractères telluriques qui leur donnent leur figure propre, mais leur mission qui, au sein de l’universel, les différencie des autres peuples. » 

Il y a là une philosophie de l’histoire qui refuse aussi bien le primitivisme puéril du retour tribal aux sociétés pré-politiques que l’économicisme nihiliste d’une civilisation indifférente à l’immatériel; somme toute qui refuse tout ce qui nie l’homo politicus. La vraie politique nationale, c’est la conscience d’une mission historique, c’est-à-dire d’une vocation (parfois contradictoire en interne et assurément dialectique) à accomplir dans le concert des nations et des particularismes forgés par l’histoire. La nation est pour Primo de Rivera la médiation réelle entre l’universel et les racines. 

Si Primo de Rivera est inclassable, c’est parce qu’il assume pleinement la contradiction que ses contemporains lui reprochent. Il refuse d’abord le marxisme parce qu’il dissout la nation dans la lutte des classes, mais aussi le capitalisme libéral parce qu’il a « désintégré, déraciné l’homme, qui est devenu un numéro sur les listes électorales et un numéro dans la queue à la porte des usines » (Discours du 9 mai 1935). Ce qui reste, une fois ces refus posés, c’est quelque chose de difficile à nommer : un nationalisme révolutionnaire qui veut réconcilier la patrie et la justice sociale par une synthèse organique.

Capital contre propriété : la distinction inavouable

C’est dans ce cadre que s’inscrit la contribution la plus originale de Primo de Rivera à la pensée économique de son temps, et peut-être la plus actuelle. Elle tient dans une distinction que la rhétorique socialiste s’emploie précisément à brouiller depuis deux siècles : celle entre la propriété privée et le capital.

Dans sa conférence du 9 avril 1935 à Madrid, il pose cette distinction avec une netteté remarquable: « Quand nous parlons du capitalisme, nous ne faisons pas allusion à la propriété privée. Un des effets du capitalisme a été précisément d’anéantir presque complètement la propriété privée dans ses formes traditionnelles (…). Ce grand capital, ce capital technique, ce capital qui atteint des dimensions énormes, non seulement n’a rien à voir, comme je vous l’ai dit, avec la propriété dans le sens élémentaire et humain, mais même il est son ennemi. » 

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La propriété au sens traditionnel du terme est une relation vivante entre un homme et son travail direct, c’est-à-dire une façon concrète d’habiter le réel en le transformant par l’effort. C’est la propriété de celui dont le travail et la chose possédée entretiennent un lien organique et intelligible, une relation de personne à chose qui fonde aussi bien le sens de posséder que le sens de travailler. Le capitalisme avancé substitue à cette relation humaine une série d’abstractions techniques : des droits sur des titres, des parts dans des entités juridiques qui en détiennent d’autres, jusqu’à ce que le lien entre la propriété nominale et quelque réalité concrète disparaisse entièrement. Personne ne possède plus réellement rien, et peu importe qui détient les actions du moment que la mécanique de rémunération du capital tourne. C’est en ce sens que Primo de Rivera peut accepter de croiser la route de Marx sans y adhérer. « Du point de vue social, je vais me trouver, sans le chercher, d’accord sur plus d’un point avec la critique de Karl Marx », concède-t-il dans ce même discours. Il prend soin d’ajouter, contre ceux qui faisaient de Marx un utopiste, que « s’il y a eu au monde un homme qui n’était pas un rêveur, c’était Karl Marx (…) il s’est mis en face de la réalité vivante d’une organisation économique (…) et il en a déduit, implacablement, qu’au sein de cette structure économique opéraient des constantes qui finiraient par la détruire. » Ce que Primo de Rivera retient de Marx, c’est l’analyse sans concession des mécanismes de dépossession humaine par le capitalisme industriel. Ce qu’il rejette, c’est la conclusion que Marx en tire : la dissolution de la nation dans un horizon de solidarité de classe internationale. On peut, autrement dit, partager le diagnostic et diverger sur le remède.

Un nationalisme-révolutionnaire hispanique : ni fascisme ni conservatisme

« Une révolution est nécessaire quand, à la fin d’un processus de décadence, le peuple a déjà perdu ou est sur le point de perdre toute forme historique » (Discours “Arriba”, 30 mai 1935)


C’est ici que la pensée de Primo de Rivera atteint sa pleine singularité et que la question du fascisme doit être abordée sans détour. L’honnêteté intellectuelle pousse naturellement à regarder d’un air suspicieux toute pensée confuse (mais vitaliste) alliant critique du capitalisme et exaltation nationale de la période 1920-1930. Bien que votre serviteur soit peu à l’aise avec les procès en proto (insérer toute idéologie critique du cadre libéral) que combattent les historiens des idées honnêtes par méfiance rigoureuse des anachronismes, on ne peut parler de Primo de Rivera sans objecter les ambiguïtés du phalangisme avec le fascisme mussolinien.

Primo de Rivera refusait de calquer le modèle politique propre à une autre nation sur l’Espagne

Primo de Rivera lui-même avait pris soin de formuler la distinction dans une note publiée dans la presse espagnole le 9 décembre 1934 : « La Phalange Espagnole des J.O.N.S. n’est pas un mouvement fasciste ; elle a avec le fascisme certaines coïncidences sur des points essentiels ; mais elle affirme chaque jour davantage une personnalité propre avec ses caractères particuliers. » Au-delà de son aspect purement rhétorique, cette insistance traduisait une conviction intellectuelle de fond: Primo de Rivera refusait de calquer le modèle politique propre à une autre nation sur l’Espagne. Il eût été contradictoire, pour l’auteur du discours de Valladolid, de transposer mécaniquement le fascisme mussolinien ou, pire encore, le national-socialisme hitlérien (foncièrement anti-latin donc à l’opposé de notre auteur) à une Espagne dont l’histoire, la tradition catholique, et ce qu’il appelait « l’hispanité », dessinaient une voie irréductiblement propre. Si le phalangisme partage, il est vrai, la dimension esthétique et revitalisante du fascisme mussolinien (pléonasme selon moi car le seul fascisme fut italien, distinct du national-socialisme qui ne fut lui que la dégénérescence des folies du mysticisme racial allemand), l’hispanité primoriverienne n’est ni une race ni un folklore germanisant européiste : c’est une âme propice à la transmission historique d’une dynamique d’unité ouverte sur l’Amérique latine et une aptitude particulière à la synthèse entre l’universel et l’enraciné que l’Espagne doit cultiver avec la communauté spirituelle de peuples partageant son héritage.

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La différence philosophique centrale avec le fascisme tient en outre à sa conception de l’État. Le fascisme classique, de Mussolini à Gentile, fait de l’État la valeur absolue qui absorbe l’individu et l’élève en lui conférant son seul sens (il faut rappeler ses racines hégéliennes). Chez Primo de Rivera, l’État est un instrument: « Nous voulons que l’État soit en tout temps un instrument au service d’une destinée historique, au service d’une mission historique une et indivisible. » Il est au service d’un peuple conçu comme « intégrale de destin, d’effort, de sacrifice et de lutte » (Discours aux Cortès, décembre 1933), non comme matière à façonner par la volonté de puissance étatique. L’individu situé, enraciné dans une communauté historique, y conserve une dignité propre que l’État ne saurait absorber, ce que sa ferveur catholique lui interdit d’ailleurs de remettre en cause. C’est là, en histoire des idées, une différence de fond avec le totalitarisme fasciste.

Poésie et politique, la révolution est une esthétique

Robert Paxton (historien anti-français qu’il m’arrive aussi souvent de citer que son homologue Sternhell), dans son analyse du fascisme espagnol, souligne lui-même trois caractères distinctifs de la Phalange qui la séparent nettement du fascisme mussolinien. Sa ferveur catholique d’abord, qui interdit précisément la divinisation de l’État; l’origine sociale élevée et la haute culture de son chef ensuite, qui donnent à la Phalange un caractère intellectuel absent des squadristes italiens; et surtout, la vigueur singulière de sa critique du capitalisme de marché, que Paxton qualifie lui-même de « notable » et qui, dans le fascisme mussolinien, resta rhétorique avant d’être absorbée par accommodation avec le grand capital industriel. C’est précisément parce que le fascisme finit par faire la paix avec le capital qu’il ne pouvait pas être le modèle de Primo de Rivera, dont la critique de l’abstraction financière était philosophiquement fondée et non négociable.

Cette exigence de perfection nationale n’est enfin intelligible que si l’on comprend la conception primoriverienne de la révolution, qui est à la fois une théorie politique et une esthétique. Dans son discours fondateur d’octobre 1933 à Madrid, il lance: « Les peuples n’ont jamais été mis en mouvement que par les poètes, et malheur à celui qui ne sait pas élever en face de la poésie qui détruit la poésie de l’espoir. » La révolution est une esthétique qui sublime les revendications sociales en les inscrivant dans un horizon de sens national. Et parce que les masses atomisées par la décadence libérale ont perdu cette capacité de se régénérer elles-mêmes (« la masse d’un peuple qui a besoin d’une révolution ne peut pas faire la révolution », dit-il dans ce même discours), elle est l’œuvre d’une minorité capable de deviner le courant souterrain de l’histoire derrière la clameur éphémère du moment. 

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Primo de Rivera était un nationaliste authentique. Si le franquisme a trahi son héritage, peut-être est-ce parce que comme toute doctrine autoritaire qui se construit par la négation (dans le cas du franquisme : l’anticommunisme), cette dernière a préféré l’immobilisme sénile du conservatisme bourgeois à la révolution vitaliste d’un nationalisme populaire. Quatre-vingt-dix ans après son exécution à Alicante, l’enseignement qui demeure est moins dans le folklore phalangiste que dans cette intuition originelle : aucune souveraineté nationale ne tient durablement si elle laisse intacte l’architecture abstraite du grand capital. Le libéral-conservatisme contemporain, qui croit pouvoir restaurer la nation par la seule volonté identitaire en faisant l’économie de toute critique du capital financier, répète l’erreur que Primo de Rivera avait déjà diagnostiquée chez les conservatismes de son temps. La nation ne se défend pas à moitié : on ne saurait être de ce camp sans reprendre, avec lui, le combat contre l’abstraction financière qui déracine les peuples aussi sûrement que le cosmopolitisme gauchisant qu’elle prétend combattre.



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Étudiant en finance et en affaires publiques, Tristan a eu plusieurs expériences notamment comme collaborateur parlementaire et en fonds d’investissement. Passionné de philosophie politique, il a créé le blog Politofil sur lequel il publie des articles d’histoire des idées dédiés aux grands penseurs politiques.

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