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Aux fourneaux de la mamma

Rome à Paris, dans une assiette : rendez-vous au 22, rue du Cherche-Midi


Aux fourneaux de la mamma
Le Cherche Midi, bistrot italien de la rue du même nom. © Hannah Assouline

S’il y a une table qui fait vivre l’amitié franco-italienne, c’est celle du Cherche Midi. L’établissement familial, fondé en 1978, est une véritable ambassade transalpine. Le vrai travail diplomatique s’y fait joyeusement et simplement, à coups de bonnes pasta et d’excellent Marsala.


Les physiciens quantiques continuent à se demander s’il n’existerait pas au cœur de la matière une particule qui, en se dématérialisant en lumière, aurait aussi la faculté de se promener dans l’espace-temps en empruntant un chemin encore inconnu de nous. Quand on va au Cherche Midi, on a la sensation d’être cette hypothétique particule : on est ici et ailleurs, à Paris et à Rome, en 2026 et en 1978 – année qui vit la naissance de ce bistrot familial fondé par le marchand d’art Donatello Di Meo (« Nello » pour les intimes) dont la galerie était alors située à deux pas, rue des Beaux-Arts.

Le chef Matteo Picano. © Hannah Assouline

Né à Cassino, entre Rome et Naples, Nello avait été élevé avec ses sept frères et sœurs par une mère passionnée de cuisine qui avait le génie d’inventer chaque jour des plats différents pour émerveiller ses enfants. En 1978, donc, Nello crée au 22, rue du Cherche-Midi, un petit restaurant de 40 couverts auquel il insuffle l’âme d’une cantine de quartier où le chianti est servi en carafe, autour de produits du terroir d’exception sélectionnés par ses soins : jambon de Parme rose et fondant de trente mois tranché à la minute, mortadelle de Bologne aux pistaches, lard blanc de Colonnata affiné sur du marbre de Carrare, huile d’olive de Sicile bien fruitée aux reflets d’or, vinaigre balsamique de Modène élevé dans des petits fûts de genévrier gardés par des troupeaux d’oies, sans oublier l’authentique mozzarella di buffala, tendre et crémeuse comme un téton de Lollobrigida, que Nello est le premier à faire découvrir aux Parisiens et que, quarante-huit ans après, le chef de l’Arpège Alain Passard vient toujours chercher ici chaque semaine (faute d’en avoir trouvé une meilleure ailleurs)…

La création de cette trattoria tout droit sortie de la Dolce Vita correspond en fait à un moment charnière de notre histoire culturelle. 1978 est le début de la fin de l’âge d’or du cinéma italien, commencé vingt ans plus tôt. Populaire, réaliste, impertinent, sensuel et contemporain, ce cinéma avait dès son apparition subjugué les Français par sa liberté, son audace, sa crudité et sa capacité à traiter les problèmes sociaux et politiques avec une acuité incomparable. Jean-Claude Carrière raconte ainsi que, dans les années 1960-70, tout le gotha intellectuel du cinéma français n’hésitait pas à aller à Rome le temps d’une journée juste pour déjeuner avec De Sica, Fellini, Visconti, Antonioni, Bolognini, Lattuada, Risi, Rosi, Comencini, Zurlini, Pasolini, Scola, etc. « C’était de l’amour entre nous. »

© Hannah Assouline

Quand ce cinéma est mort en 1980, ses admirateurs français se sont retrouvés orphelins. Pour se consoler, ils se sont rabattus sur les trésors de la cuisine italienne, une cuisine du quotidien, simple, qui avait gardé ses racines paysannes.

Savoureux

Alors, vous me direz : les pâtes, ça n’est quand même pas sorcier ! Eh bien si, ça l’est. La preuve : les Italiens se moquent de nous parce que nous ne savons pas les cuire al dente ! Surtout, quand on déguste ici les raviolis farcis à la ricotta fraîche, au citron, à la truffe d’été et à l’artichaut du chef Matteo Picano (originaire de la même ville que son oncle Nello), on se demande où se trouve la frontière entre la cuisine familiale de la mamma et la haute gastronomie. « La signature du restaurant, explique Matteo, ce sont les pâtes fraîches. Nous les fabriquons à la main tous les jours dans des moules en bronze à partir de semoule de blé ancien du sud de l’Italie. L’avantage est qu’elles cuisent plus vite, ont plus de goût et plus de mâche. »

Le Cherche Midi a été racheté l’an dernier, le 1er mai 2025, par Benoît Duval-Arnould, patron du Bon Georges dans le 9e arrondissement. « J’ai passé un coup de peinture sur les murs pour rafraîchir, fixé quelques affiches anciennes à la place des tableaux, mais à part ça, tout est comme avant ! On ne touche pas à une telle institution ! »

Amoureux de la dive bouteille, Benoît a quand même sérieusement développé la carte des vins en maintenant un accès très démocratique aux meilleurs crus d’Italie : 8,50 le verre, 26 euros la carafe, 39 euros la bouteille… Apolline, jeune et jolie sommelière de 29 ans, aussi croquante qu’une groseille, ne tarit pas d’éloges sur le vignoble italien : « À part quelques noms célèbres (lambrusco, chianti, barollo, valpolicella), les Français ignorent toujours ce vignoble tellement varié qui s’étend du Piémont à la Sicile. Celle-ci me fascine par son terroir volcanique qui donne des blancs et des rouges tendus et raffinés. Par exemple, pour aller avec les linguine aux palourdes du chef, le blanc de Sicile est sensuel et tranchant ! »

Tagliatelles al pomodoro et basilic : Rome à Paris, dans une assiette. © Hannah Assouline

L’autre plat phare du restaurant depuis 1978 est le vitello tonnato, une spécialité turinoise délicieuse que le chef réussit à la perfection. Il s’agit de veau cuit à basse température, assaisonné, tranché finement et servi froid ou tiède avec une mayonnaise maison aux câpres et au thon. Un régal avec un verre de nebbiolo du Piémont, à la belle couleur grenat aux reflets orangés.

Pour terminer le repas en beauté, impossible de passer à côté du tiramisu au café qui a été préparé la veille au soir. À savourer avec un verre de marsala : ce somptueux vin de Sicile totalement oublié (dont le nom d’origine arabe « Marsah Allah » signifie « Port de Dieu ») était le préféré de l’amiral Nelson ! Muté à l’eau de vie (comme le Porto), ce nectar développe en vieillissant des notes de miel, d’amande, de vanille et de café au diapason du tiramisu.

Dernière chose, ce restaurant est aussi le dernier à avoir conservé sa propre lingère, Sonia, qui lave et repasse chaque jour à l’étage les nappes roses d’origine…

© Hannah Assouline

En sirotant à petites gorgées le café torréfié par Andrea Trinci à Pise, on se prend à rêver : Français et Italiens sont faits pour s’entendre, ce sont eux, en réalité, qui auraient dû « faire » l’Europe. Peut-être n’est-il pas trop tard ?

Le Cherche Midi. 22, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris, tél. : 01 45 48 27 44. Ouvert 7j/7, 25 euros le plat de raviolis, 28 euros le vitello tonnato, 14 euros le tiramisu.

Juin 2026 - #146

Article extrait du Magazine Causeur




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Journaliste spécialisé dans le vin, la gastronomie, l'art de vivre, bref tout ce qui permet de mieux supporter notre passage ici-bas

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