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De Gaulle, un homme magistral qui était… magistralement humain

Sa biographie par Arnaud Teyssier vient de paraître en poche


De Gaulle, un homme magistral qui était… magistralement humain
L'historien Arnaud Teyssier. Capture YouTube / Open AI.

Ceux qui ont aimé La Campagne de Gaulle au cinéma, aimeront sans doute Charles de Gaulle – L’angoisse et la grandeur, signé par le président du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle. Le portrait fascinant d’un prophète, d’un exilé, d’un vainqueur, d’un sauveur et d’un réformateur.


Dans les rayons, sur les colonnes Morris, les abribus… Le Général, en ce mois de juin, est partout. Une réédition, deux films biographiques et déjà des rayons entiers de bibliothèques. La gaullographie avait déjà inspiré les anciens compagnons, les mémorialistes, les admirateurs, les procureurs, les adversaires passionnés, qui ont tous apporté leur pierre à l’édifice. Il y eut la somme magistrale de Julian Jackson, saluée comme le regard distancié d’un Anglais sur une passion française. Il y eut les enquêtes minutieuses d’Éric Roussel. Il y eut Philippe de Gaulle racontant son père. Il y eut l’essai enflammé de Paul-Marie Couteaux ou à l’opposé la mise en garde « pragmatique » d’Édouard Balladur invitant les gaullistes à vivre avec leur temps.

Une étrange galerie des glaces

Que pouvait apporter une nouvelle biographie ? Que pouvait apporter Arnaud Teyssier, alors que son opus Charles de Gaulle, l’angoisse et la grandeur, vient d’être rééditée en poche, dans la collection Tempus ? La question est des plus légitimes car l’auteur poursuit depuis vingt ans une étrange galerie de portraits : Richelieu, Lyautey, Péguy, Pompidou, Philippe Séguin, désormais De Gaulle. L’ensemble pourrait paraître dispersé pour un historien scrupuleux. Teyssier étudie moins les hommes comme le ferait un praticien truffier obsédé d’insignifiances, d’archives, de fragments retrouvés ou de derniers secrets qu’à la manière d’un philosophe politique obsédé par une même question à travers plusieurs vies : qu’est-ce qu’un homme d’État et pourquoi certains individus semblent porter sur leurs épaules bien davantage qu’eux-mêmes ?

À la fois Alexandre, Solon, Cincinnatus…

De Gaulle est un personnage embarrassant pour un historien contemporain car il s’intègre trop à un roman national que l’on n’en finit pas de déconstruire. Tout y est. Toutes les légendes, les mythes et mythologies politiques qu’analysait déjà Raoul Girardet. Il est cassandre quand officier méconnu, il annonce la guerre mécanisée à laquelle personne ne croit. Parmi ses lecteurs, Adolf Hitler, qui l’annota comme un étudiant sérieux et retourna les précieux conseils de l’officier français contre la France. Il est Alexandre comme chef de la France libre quand il parvient à s’imposer dans la victoire. Il est Cincinnatus quand il part en exil sur ses terres à Colombey. Il est Solon quand il réforme les lois et fonde la Cinquième République…. Peine perdue que l’histoire se soit appliquée depuis un demi-siècle à nuancer cette fresque, en rappelant que la Résistance ne fut pas spontanément gaulliste, que le 18-juin fut davantage un acte fondateur rétrospectif qu’un évènement entendu des masses, que la France ne fut pas unanimement hostile à l’occupant… Quelque chose résiste à la déconstruction du mythe. Certains faits, refusent de se dissoudre dans la mécanique des circonstances ou des structures qu’aiment composer les historiens. Oui, De Gaulle exerça sur son époque une fascination peu commune. Oui, il fut dès les premières années de la guerre une célébrité mondiale honorée dès 1942 d’une biographie de Philippe Barrès (fils de) ou de films hollywoodiens. Plus on creuse de Gaulle, avec méthode, honnêteté et acribie, plus la construction scrupuleuse du fait confirme la légende. 

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« La grandeur » donc, dont parle le titre. Elle est assez évidente. En biographe, l’auteur en cherche l’origine. D’abord dans la famille : les de Gaulle sont très fin du XIXeme, contemporains du sommet de la civilisation française. Fidélité à l’Eglise, service de l’État dans une conception presque stoïcienne du devoir, culture classique, patriotisme fervent. Le jeune Charles ressemble déjà à de Gaulle… Il traduit Corneille en grec à quatorze ans, rêve d’histoire, se persuade très tôt d’avoir un destin à accomplir. Maurras, Bainville, Daniel Halévy : on comprend à quels feux s’est forgée son imagination politique. Une vocation professorale, un sens obstiné du service, une compréhension vive des évènements que quelques-uns notent dont Paul Reynaud. Voilà pour la Grandeur, on la comprend très précoce.

De Gaulle anxieux ?

Alors pourquoi « l’angoisse » ? Parce que la grandeur a un prix. Parce que les hommes qui portent une certaine idée de leur pays, de l’Etat ou de la civilisation vivent rarement dans l’insouciance. Le de Gaulle de Teyssier est travaillé par une inquiétude profonde, pour ne pas dire intérieure, et en tout cas permanente. Le Général pratiquait à haute dose la rumination cérébrale. Angoissé devant le retour possible de la guerre, angoissé devant l’aveuglement de l’état-major, angoissé devant la faiblesse des institutions, angoissé devant l’échec de Dakar en septembre 1940 lorsque toute autorité sembler s’effondrer.

C’est d’ailleurs un thème que l’on retrouve chez Teyssier, presque une loi morale que le biographe s’astreint dans l’étude de son objet. Son Richelieu était autant un homme de pouvoir qu’un homme d’Église, de foi, de méditation. Son Lyautey était travaillé par le spleen colonial des baroudeurs du désert. Les grands serviteurs de l’État ne sont pas présentés comme des conquérants satisfaits d’eux-mêmes mais comme des hommes habités par le sentiment du péril. Pourquoi fait-on de la politique ? Certains pour accomplir une carrière. D’autres parce qu’ils considèrent, depuis Machiavel et Hobbes, que sans l’État, on a la soumission ou la guerre civile. Et qui attendent des personnes privées qu’elles abandonnent un certain nombre de vertus personnelles pour accomplir le bien public. Ce « pessimisme anthropologique » dont parle Teyssier nourrit moins un grand renoncement, un grand soupir, un grand relâchement qu’un principe d’action.

Coup de majesté permanent

Tout cela humanise de Gaulle. Chez Teyssier, le Général pleure, soupire, s’inquiète et doute. D’autres éléments soulignent aussi ses maladresses, ses gaucheries, son absence de légèreté en société. A Londres, au cours d’un dîner, une convive lui demande quels sont ses centres d’intérêt lorsqu’il ne pense ni à la guerre ni à la politique. Le Général esquisse un sourire et répond simplement : « Madame, je regarde le système solaire ». La formule pourrait faire sourire. Elle éclaire pourtant le personnage. De Gaulle appartient peu à la tradition française des séducteurs politiques, des princes de salon, des virtuoses de la conversation. Du cardinal de Retz à François Mitterrand, la France a souvent admiré les tacticiens mondains. Lui relève d’une autre lignée. Celle des hommes pour lesquels l’État n’est pas un jeu subtil mais une nécessité morale pour le détenteur de la charge, une ascèse.

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Derrière les choix du Général apparaît une cohérence remarquable : État stratège, État social, indépendance nationale, planification, modernisation économique, centralisation administrative. Cette vision procède moins de l’improvisation que d’une longue maturation intellectuelle et biographique. Il y a aussi une pratique que François Mitterrand avait parfaitement compris quand il publiait Le Coup d’Etat permanent ; formule demeurée célèbre mais souvent mal comprise. Elle n’évoque pas quelque aventure factieuse ou puputsch mais en réalité un geste par lequel le pouvoir rappelle qu’il existe et qu’il rompt la paralysie des institutions, des méfiances, des intérêts divergents. C’est au fond toujours le même problème, que Teyssier poursuivait déjà chez Richelieu. Comment maintenir debout un édifice politique travaillé par les divisions, les intérêts particuliers, les lassitudes et les renoncements ? Comment préserver la continuité de l’État quand les mécanismes ordinaires paraissent insuffisants ?

Simon Abkarian incarne Charles de Gaulle, actuellement au cinéma (C) Pathé

Le double corps du Général 

Arnaud Teyssier n’a pas aimé La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry, film qui donne à voir un Gaulle ex machina, Don Quichotte sorti de nulle part, personnage gênant l’assistance et s’imposant à la stupeur du monde. Les leçons du long-métrage rejoignent pourtant largement celles de l’ouvrage. Le film exagère, il est vrai, la solitude fantasque de De Gaulle en 1940. Mais il rappelle une vérité que les sciences politiques contemporaines ont tendance à oublier : l’État n’est pas seulement une administration, un budget ou une procédure. Il est aussi, et surtout, affaire de chair. Entre Bonnier de la Chapelle, solitaire révolté dans sa chambre de lycéen parisien et le micro londonien, il n’existe aucun lien physique de ce qui constitue un État. Juste une voix. Une présence invisible qui traverse les frontières et persuade certains jeunes gens que la France existe encore. Pareil en Afrique, où, au même moment, quelques hommes tiennent le Tchad. Si l’administration coloniale fronce le sourcil, Felix Eboué fait charger sa garde personnelle et le coup de force devient possible. Alors une poignée de soldats peut rallier le Cameroun même si le jeu paraît perdu d’avance. Mais quelques hommes décident qu’ils obéiront désormais à une autorité. L’État apparaît finalement comme un acte de volonté renouvelé. Une présence de chair, de voix et de caractère qui, dans les moments critiques, empêche la communauté politique de sombrer. C’est peut-être cette vérité très ancienne que le film et le biographe restituent le mieux.

Charles de Gaulle – L’angoisse et la grandeur, Arnaud Teyssier, éditions Perrin, collection Tempus. 864 pages.

Charles de Gaulle - L'angoisse et la grandeur

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