Avec L’Odyssée de l’Odyssée, Christophe Ono-dit-Biot nous invite à redécouvrir l’un des plus grands récits de l’Antiquité. Cette lecture vivifiante rappelle la force inépuisable des mythes et la beauté du voyage humain. Un véritable antidote au désarroi contemporain.

Philippe Sollers écrit dans Mouvement : « Les dieux grecs ne demandent qu’à vous parler, une sérénité incroyable peut être trouvée. » Contre le nihilisme prédateur, les dieux grecs, mais aussi les écrivains de l’Antiquité, sont un précieux antidote. Homère fait partie de ceux-là. Le livre de Christophe Ono-dit-Biot, romancier à succès, est donc une excellente idée : relire en sa compagnie L’Odyssée ou, plus exactement, lire L’odyssée de l’Odyssée dans le but de retrouver la fraîcheur du texte, un grand poème de 12 000 vers, d’une fluidité qui permet à l’oreille d’un sourd de danser au rythme de la musique insufflée par Dionysos.
A lire aussi: La boîte du bouquiniste
Ça faisait un bail qu’Ono-dit-Biot avait envie de se lancer dans la rédaction de ce livre, un long voyage à l’image de celui d’Ulysse qui dura deux décennies. À six ans, il découvre le feuilleton Ulysse 31, sur France 3, qui raconte L’Odyssée mais en transposant les épisodes dans l’avenir et l’espace. Les noms se figent dans sa jeune mémoire, Ulysse, Télémaque, Thémis, le robot Nono. Et puis le futur écrivain apprend le grec, c’est l’échappée libre vers le soleil de la méditerranée. On songe à la lumière crue et au ciel bleu du Mépris, film de Godard, qui lui aussi a revisité l’histoire d’Ulysse avec une Bardot brune et boudeuse. En 1981, Ono-dit-Biot, Grand Prix du roman de l’Académie française pour Plonger, décide de piquer une tête dans le fleuve Odyssée. Il va dépoussiérer le mythe, le raconter aux adultes, dans une version non expurgée, parce qu’il faut bien le reconnaître, plus personne ne lit les douze mille vers.
Le voyage, nectar de la vie
On dépasse les épisodes célèbres de l’histoire des sirènes au chant mortel, de Circé la magicienne, de l’immortelle et envoûtante Calypso sur son île appelé « le nombril du monde », du terrible cyclope, de Pénélope enfin qui tisse et détisse sa toile, en réalité un linceul, essayant de gagner du temps face aux prétendants avides de jeux sexuels avec celle qui attend le retour du guerrier, son mari. Un premier point est souligné par Ono-dit-Biot, qui utilise souvent – trop ? – des formules empruntées au langage d’aujourd’hui : ces épisodes célèbres sont narrés par Ulysse lui-même. La question se pose alors de savoir si ce dernier ne serait pas un brin mythomane. C’est que le personnage est rusé, capable de tromper son auditoire. Il boit sec et aime la chair. Il ne faut pas oublier que c’est un mortel. Il n’en devient que plus intéressant. C’est, en effet, un drôle de bonhomme. On le croit mort, à commencer par Télémaque, son fiston, à la recherche du père absent, Freud aurait aimé le coucher sur le divan. Les prétendants veulent le pouvoir, ils pillent Ithaque, sa ville, vident sa cave, flirtent avec sa femme dévorée de désir. Ulysse a également des désirs qu’il assouvit en particulier avec celle qui a les faveurs de l’auteur, Calypso. Elle lui propose même l’immortalité qu’il refuse. Il est malin, on l’a dit, et ne tombe pas dans le piège de l’ennui sans fin.
A lire du même auteur: Violette Nozière, la sainte noire
Pourtant le désir féminin est puissant et il est, de surcroît, de nature « divine » puisque Calypso est une nymphe. Cette rencontre souligne la personnalité complexe d’Ulysse, né probablement d’un viol – Sisyphe aurait violé Anticlée, sa mère. Calypso révèle sa vulnérabilité. On le voit pleurer sur le rivage appartenant à la « diablesse ». Ono-dit-Biot analyse : « Ulysse sait que les jours lui sont comptés, que la mort un jour sera là, et qu’il lui faut vivre pleinement le présent. » Il ajoute : « D’où ses larmes sur le rivage, nées de la conscience insupportable du temps qu’il perd à répéter les mêmes caresses, les mêmes repas, si délicieux soient-ils dans l’intimité de la grotte de Calypso. » Poséidon, certes, lui en veut et retarde le retour à la maison. Mais il y a également toutes ces séances prolongées auprès des nymphes, déesses et magiciennes. Si l’immortalité est d’un ennui mortel, le retour auprès de son épouse et la vie de palais le sont tout autant. Le nectar de la vie d’Ulysse se trouve dans le voyage, pas au port. Quitte à être mortel, autant vivre « vivant ». À Ithaque, il faudra, déguisé en mendiant pour ne pas être reconnu, rétablir l’ordre, éliminer les prétendants et – surtout – affronter le regard de Pénélope, avant la mort brutale.
À propos d’Ulysse face au dévoilement de la vérité, Kundera, dans L’Ignorance, conclut « Une fois rentré, il comprit étonné, que sa vie, son centre, son trésor, se trouvait hors d’Ithaque, dans les vingt ans de son errance. Et ce trésor, il l’avait perdu. »
Christophe Ono-dit-Biot, L’odyssée de l’Odyssée, Grasset, 368 pages.
Price: ---
0 used & new available from
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




