Accueil Politique Bally Bagayoko, président de son archipel identitaire!

Bally Bagayoko, président de son archipel identitaire!

En banalisant le fait de siffler l'hymne national, l'édile apparait comme un curieux patriote


Bally Bagayoko, président de son archipel identitaire!
Saint-Denis, le 7 juin 2026 © J.E.E/SIPA

Alors que démarrait la Coupe du monde, le maire de Saint-Denis (93) confiait au journal L’Opinion: « Siffler la Marseillaise quand la France se déshonore par ses actes à l’international, c’est un droit à la réplique populaire. Parce que les enfants de celles et ceux qui sont ici dans les grands stades, ils sont citoyens d’ici mais aussi de là-bas.  » Il tente depuis vainement de se justifier. Carton rouge.


Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, nous a offert une étrange démonstration de cette nouvelle mécanique intellectuelle qui consiste à transformer ce qui ressemble furieusement à un rejet de la France en analyse politique profonde dont seuls quelques initiés seraient capables de comprendre la subtilité.

Drôle de privilège

Ainsi, lorsque La Marseillaise est sifflée, il ne faudrait surtout pas entendre un hymne national sifflé. Il faudrait chercher derrière chaque huée une dissertation invisible sur la politique internationale française, une réflexion géopolitique silencieuse, une contestation tellement élaborée qu’elle aurait malheureusement oublié de s’exprimer autrement qu’en couvrant un chant national.

Selon Bally Bagayoko, ceux qui sifflent seraient « d’ici et de là-bas », ils travailleraient, paieraient leurs impôts et exprimeraient une colère liée aux actes commis par la France à l’international.

J’ignorais pour ma part que les sifflets étaient désormais accompagnés d’un CV, d’une fiche de paie, d’un avis d’imposition et d’une analyse diplomatique permettant de connaître précisément les motivations de celui qui souffle dedans. J’ignorais également que travailler en France, payer ses impôts ou avoir des origines étrangères permettait d’obtenir ce nouveau privilège républicain : celui de transformer la France en paillasson.

Car c’est bien là que commence la confusion.

Personne n’interdit de critiquer la France. Bien au contraire. Critiquer la France est probablement l’une des traditions françaises les plus anciennes. Notre pays a produit suffisamment d’écrivains insolents, de pamphlétaires féroces, de caricaturistes irrévérencieux et d’opposants politiques pour savoir que l’amour d’un pays n’a jamais signifié la soumission au pouvoir du moment.

Mais critiquer une décision diplomatique, contester une intervention extérieure ou s’opposer à un gouvernement n’a jamais été la même chose que siffler La Marseillaise.

La Marseillaise n’est pas le communiqué de presse du Quai d’Orsay. Elle n’est pas Emmanuel Macron. Elle n’est pas une majorité parlementaire. Elle n’est pas le gouvernement provisoire d’une époque. Elle appartient aux Français. À tous les Français.

A lire aussi: Bingo pour l’antiracisme!

Quand on siffle La Marseillaise, on ne siffle pas uniquement celui qui occupe temporairement l’Élysée. On siffle aussi celui qui n’a jamais décidé de la moindre intervention militaire, du moindre traité international ou de la moindre orientation diplomatique : l’ouvrier, l’agriculteur, l’artisan, le professeur, l’infirmier, le retraité, le Français dont les ancêtres sont enterrés ici depuis des siècles comme celui dont la famille est arrivée hier.

On siffle ce qui devrait justement nous rester lorsque nous ne sommes plus d’accord sur rien d’autre.

Et c’est ici que cette formule du « ici et là-bas » mérite que l’on s’y arrête.

Addition d’identités

Car étrangement, le « là-bas » apparaît souvent lorsqu’il faut expliquer une défiance envers « ici ». L’origine familiale devient alors une sorte de filtre politique, une manière particulière d’appréhender la France, ses choix diplomatiques, son histoire et ses symboles.

L’expression n’est pas innocente. Elle renvoie étrangement à cette question qui traversa aussi l’Algérie au moment de son indépendance : peut-on construire une nation lorsqu’elle devient une juxtaposition de communautés qui vivent côte à côte sans partager un destin commun ?

Certains nationalistes algériens refusaient précisément cette idée d’une Algérie transformée en « manteau d’Arlequin », composée d’appartenances séparées, de groupes cohabitant sur un même territoire sans véritable fusion nationale. Ils estimaient qu’une nation devait reposer sur un socle commun, une identité partagée, une continuité historique capable de dépasser les appartenances particulières.

Le paradoxe historique est donc fascinant. Ce que des mouvements de décolonisation considéraient hier comme impossible pour bâtir leur propre souveraineté serait devenu aujourd’hui, en France, le modèle que certains nous présentent comme une avancée : une addition d’identités, de mémoires particulières, de communautés et de solidarités extérieures qui remplaceraient progressivement l’idée d’un peuple.

Bally Bagayoko n’est finalement pas la cause de cette évolution. Il en est peut-être le symptôme le plus révélateur. Le symptôme de décennies pendant lesquelles une partie des élites a cru possible d’organiser une immigration sans véritable assimilation, de célébrer toutes les appartenances particulières tout en s’étonnant ensuite de voir disparaître l’appartenance commune. Le symptôme de décennies pendant lesquelles la France a été trop souvent racontée d’abord à travers ses fautes, ses crimes et ses repentances, comme si un vieux pays devait transmettre à ses enfants davantage de culpabilité que de fierté. Le symptôme enfin d’un immense malentendu social : celui d’élites qui, tout en célébrant toutes les diversités possibles, ont parfois méprisé leurs propres classes populaires historiques, celles des villages, des périphéries, des corons, des usines disparues, celles qui ont porté ce pays à bout de bras pendant des générations.

C’est dans cette fracture qu’a prospéré cet archipel communautaire, cette tentation de remplacer un peuple par une addition de causes concurrentes, d’identités blessées et de solidarités extérieures.

Une forme de tiers-mondisme post-colonial installé au cœur même de la nation, où la France devient paradoxalement l’un des rares territoires où l’on peut bénéficier de toutes les libertés d’un pays tout en expliquant pourquoi il faudrait comprendre que ses symboles soient rejetés. Voilà peut-être le véritable sujet. Pas seulement Bally Bagayoko. Mais ce qu’il révèle : une France qui ne manque pas de diversité, mais qui risque de manquer dangereusement de ce qui transforme cette diversité en destin commun.



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Foot: un mondial de «nuls»
David Duquesne est infirmier et un citoyen engagé auteur du livre "Ne fais pas ton Français !" (2024)

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération