C’était le lundi 4 juin. Mon esprit, comme celui de tous mes compatriotes, était depuis quelques mois importunément pollué par les élections, au point que j’enviais le sort des étrangers, qui, eux, ont encore la chance de ne pas avoir à professer une opinion politique. Heureusement pour moi, ma conscience s’était depuis quelques jours évadée hors de la zone occupée par la politique dans mon cerveau : j’avais pris congé de mes obligations salariales, et j’étais parti au vert, loin de tout ordinateur et de tout kiosque à journaux.

Mes pensées vaquaient donc, philosophantes, regrettant amèrement que les vacances fussent déjà finies, et qu’il me faille à nouveau supporter l’air vicié de la capitale et de ses vieux souterrains où grincent lamentablement, brinquebalants, les wagons sales de la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP), dans des couloirs où la crasse seule permet de considérer la réclame omniprésente autrement que comme une atteinte insupportable à la dignité humaine. Au lieu de penser aux déficits publics, je pensais aux charmes des pelouses désertes du parc de Sceaux, et à la sévère magnificence, à l’austère gravité des murailles ruinées de Coucy-le-Château, desquelles on peut admirer la belle plaine picarde, ses riches champs, ses magnifiques forêts, ses villages peuplés de vieillards, et songer qu’autrefois ce pays n’avait pas pour préoccupation principale son pouvoir d’achat. Je ne pensais ni à Strauss-Kahn, ni à Sarkozy, ni au bureaucrate ambitieux que nous venons de choisir sans le vouloir. J’avais oublié que nous étions en campagne pour les élections législatives.

Ca ne devait pas durer.

Quand je sortis du métro, station Victor Hugo, je vis un jeune homme, fort bien fait de sa personne, bien habillé et souriant, ce qui ne dénotait pas dans l’ambiance de ce quartier huppé où j’avais à faire. Le jeune homme, cependant, ne bougeait pas, contrairement à ses semblables, et il ne mendiait pas, contrairement à ces clochards malins qui insultent les passants dans les quartiers riches, et amassent ainsi de coquettes sommes à s’envoyer derrière la cravate. Au contraire, il distribuait de petits prospectus ; manifestement, il s’agissait d’un militant.
Machinalement, je saisis le petit papier, orné de drapeaux tricolores, où dominait le bleu ciel. Alors, mon esprit oublia le château de Coucy, les champs céréaliers et l’architecture gothique, happé par la campagne législative. De philosophe, je redevins citoyen. Avant que j’eusse eu le temps de lire une phrase de ce prospectus, le jeune homme, fier, me présenta, d’un mouvement de la main, un personnage qui se tenait à ses côtés.
L’individu était impressionnant. Le ton de sa voix et de son costume étaient en accord pour célébrer la puissance et la noblesse de leur propriétaire qui, afin de ne pas dérouter l’électeur, s’était vêtu d’un camaïeu de bleus variés exprimant toutes les nuances politiques de la droite. Le visage du personnage était à l’avenant. Il respirait le respect envers autrui comme envers lui-même. Une peau légèrement bronzée, une quantité respectable de rides, un sourire intelligent et repu, témoignaient que l’on avait affaire à un notable de vieille souche, à une sacrée bestiole.

Poussé par la passion politique qui m’habite, je voulais lui poser des questions, parce que j’ai des questions à poser aux hommes politiques : je suis informé et scandalisé, je suis outré par un tas de choses, comme la politique étrangère et l’éducation nationale, par exemple, sujets sur lesquels le pouvoir devrait assurément me consulter plus souvent, car je professe là des opinions à la fois tranchées, éclairées et justes.
Mais je n’avais jamais vu de si près un vrai homme politique comme il y en a à la télévision, si bien que j’ai perdu tous mes moyens. Soudain, le gouffre de la fracture sociale m’est apparu dans toute son abyssale profondeur. Bien que mon corps n’ait été séparé de celui de l’homme politique que par quelques décimètres d’air pollué, et que ma main ait touché la sienne qu’il m’avait tendue, je ressentis qu’il y avait plusieurs mondes entre nous, plusieurs guichets, eût dit Péguy.

Ce fut donc en vain que je cherchai quoi lui demander, craignant légitimement de ne pas être à la hauteur. En outre, je sentais bien que le désordre de ma coiffure, la coupe dilettante de ma barbe et les froissures de mon habit se liguaient en quelque sorte contre moi, tout cela signifiant que je servais ; quand tout, dans l’allure et les manières de mon interlocuteur, signifiait que lui, il était servi.
C’est donc lui qui prit la parole. Il me demanda, d’un ton ferme, engageant et suave comme un uniforme d’officier d’ancien régime, si je votais là, c’est-à-dire dans la quatrième circonscription électorale de Paris, qui réunit les deux parties les plus chics des deux arrondissements les plus nobles de la capitale. Il faut le comprendre : alerté par mon allure bizarre (j’avais en outre un énorme sac-à-dos sur les épaules) il voulait savoir s’il valait la peine d’engager la conversation avec moi.

Je le regrette, mais deux influences se conjuguèrent alors pour m’incliner à lui dire que non : tout d’abord l’esprit de facilité, ensuite l’esprit d’honnêteté, et enfin la certitude qu’une conversation avec un tel individu dans de telles conditions serait vaine et ennuyeuse.
Mieux valait s’esquiver. Je lui expliquai en quelques mots que je ne votais pas là, mais dans le quatorzième arrondissement.

C’est alors que l’esprit de vérité investit M. Debré. Je ne sais s’il avait bu et si l’on doit sa réponse à l’esprit véridique du vin, toujours est-il qu’il répondit, de sa voix toujours aussi suave, élégante et rassurante, sur le ton d’un prince de sang s’adressant à un petit nobliau de Bretagne : “Ce n’est déjà pas si mal”.

Dieu soit loué, me suis-je alors dit : je n’habite pas le neuf-trois, mais le sept-cinq-zéro-un-quatre ! Je sais maintenant que les êtres particuliers qui habitent l’Ouest parisien me considérent comme un être inférieur, certes, mais pas absolument déchu. Nous pouvons communiquer d’une certaine manière. Bien que rouillé, l’ascenseur social pourrait me propulser vers les nues où siège le pouvoir. J’habite une sorte de purgatoire propret que n’atteignent guère les effluves nauséeux de l’enfer banlieusard. Et j’ai passé mon chemin, me promettant de lire le prospectus bleu, qui, je ne sais pourquoi, s’est depuis perdu je ne sais où…

*Photo : UMP photos

Lire la suite