Le cinéroman de notre Bebel national 

Tendre voyou (1966)

Quand je regarde Tendre voyou de Jean Becker, je vois une photo d’école jaunie à la nostalgie. Nous sommes au milieu des années 60, Belmondo, déjà célèbre, est entouré de Jean-Pierre Marielle et de Philippe Noiret. Ces trois jeunes hommes imaginaient-ils devenir les piliers du cinéma français durant les trente années suivantes ? Quel tableau ! Tendre voyou, c’est un peu ma classe de maternelle, où j’aperçois sur ma droite, mon vieil ami Alexandre, sosie d’Anthony Perkins selon mon père, affublé d’une salopette en jean et casqué d’une coupe au bol. Signe de la maltraitance des années 70. Cet air ahuri et charmeur qu’il a toujours à quarante ans révolus, il redoute déjà les inévitables misères de l’existence. Il en subodore le caractère répétitif. Et puis, cette institutrice avec son chignon façon mater dolorosa ne lui inspire pas tellement confiance. Il garde ses distances tout en faisant du gringue à une rouquine en sous-pull acrylique érotique. Belmondo n’aurait pas dû succomber aux avances de Mylène Demongeot et de Geneviève Page.

Alexandre m’avait prévenu que Julia serait une source d’emmerdements sans fin. Les blondes ne respectent rien, elles piétinent les rêves des garçons romantiques. Marielle, dans un rôle de souffre-douleur chaplinesque, pose sa voix d’outre-tombe sur cette comédie légère. Noiret avant d’opter pour la barbe avait la mine extatique d’un poupon encombré par son lourd squelette. Je ne sais plus à partir de quand il a décidé de changer radicalement de tête comme Julia de me battre froid. Maria Pacôme apparaît dans le rôle d’une maîtresse hystérique, rôle qu’elle joua toute sa vie sur scène ou à l’écran.

L’Incorrigible (1975)

Belmondo alias Victor Vauthier, escroc croquignolesque et son comparse névrotique Julien Guiomar volent un triptyque dans un musée de Senlis. Charlot en soutien logistique n’est jamais très loin. L’Incorrigible, c’est une leçon d’élégance à toutes les minutes du film. Comme un « Big Jim » à faces interchangeables, Belmondo se prête à toutes les facéties de Philippe de Broca. Il incarne à la fois Vauthier, Ralph Bennet, Charles Henri de Perusac, Maître Vassembert du Barreau de Paris, Max, Henri ou Gino. Il monte dans un cabriolet Jaguar comme on chevauche un cheval Mustang, les dandys peuvent se rhabiller. On retient son souffle. Essayez de sauter dans l’habitacle exigu d’une Type E avec un costume prince-de-galles, un parapluie et un haut-de-forme. Julia n’apprécie pas ma passion pour les sportives italiennes capricieuses et pétaradantes. Elle considère cet entichement comme la marque d’une sénilité précoce. Elle est étrangère à toute forme de nostalgie, donc de poésie. Son visage triste et sa bouche entrouverte plaident malgré tout en sa faveur quoi qu’elle dise. Les actrices qui partagent l’affiche avec Belmondo sont toujours anesthésiantes. L’adorable Geneviève Bujold, charme juvénile, ovale vénitien, le carré sauvage, la barrette dans les cheveux, désarçonne les plus virils d’entre nous.

Plus aucune femme ne s’appelle Geneviève. J’ai essayé de retrouver sa trace. Après quelques films aux États-Unis, son parcours devient mystérieux. Elle réapparaît récemment dans un film de Pascal Thomas. Quel âge a-t-elle ? Porte-t-elle toujours des cardigans et emprunte-t-elle les bus de banlieue à plateforme ? Cette bouille d’adolescente vous serre le cœur lorsqu’elle apparaît à l’écran. La dernière fois que je suis passé au tribunal pour excès de vitesse, je m’attendais à voir une juge aussi compréhensive que Geneviève dans le film. Une fille qui commande du jambon persillé au restaurant et boit du brouilly au pichet. Ce soir, Julia charrie des reproches à la pelle. Je serais un incorrigible menteur, le niveau au-dessus du pervers narcissique. Elle n’a même pas trempé ses lèvres dans cet infâme chianti.

Le Casse (1971)

Dans ses films de jeunesse, Omar Sharif ressemblait à un épicier arabe, une blouse sur le dos et on l’installait derechef derrière un tiroir-caisse. Docteur Jivago sert jusqu’à minuit à Barbès. Il avait les joues trop larges pour les courses-poursuites. Avec les années, son visage s’était dramatisé, plus froid, plus énigmatique, plus lointain. On n’y croit pas vraiment dans Le Casse, il est balourd. À la fin de sa vie, c’était un vieillard exquis, il atteignait des sommets de séduction et d’intrigue. Inutile de compter sur lui pour s’afficher à la télévision avec un chemisette ou une veste défraîchie. Il s’habillait avec toutes les nuances d’un homme de goût qui a perdu sur tapis vert des sommes à affoler la Banque Centrale Européenne. À l’instar de José Luis de Vilallonga, un autre aristocrate esthète, également à l’affiche du film de Verneuil, les hommes en ce début des années 70 ne faisaient pas dans la demi-mesure. Julia me reproche de vivre dans le passé. Mes modèles sentent la naphtaline. Il est temps de grandir, me crie-t-elle, sur le boulevard Raspail.

À l’époque où l’on cherchait un remplaçant à Pierce Brosnan pour la franchise James Bond, avant l’arrivée au pas de gymnastique du râblé Daniel Craig, pourquoi ne pas avoir pensé à Omar Sharif ? Mai 68 aura eu un effet désastreux sur la nouvelle génération d’acteurs, côté habillement, maintien et style, ce n’est pas sous le Général que l’on aurait vu des jeans et des baskets sur red carpet. L’approximation de mon époque me terrifie. Un acteur, c’est une référence, un modèle, pas un copain de classe à qui vous prêtez votre sweat après un match de rugby. Quand Omar Sharif parlait, j’étais impressionné par les mots qu’il employait. On croyait entendre du Albert Cossery dans le texte, la même veine dilettante et profonde qu’a empruntée l’écrivain égyptien de langue française dans ses trop rares romans. Cette douce ironie et ce noble détachement sur la vacuité du quotidien qui distinguent les êtres à part. Une fatalité orientale. Vous ne pouvez échapper à votre destin, il se déroule, vous en êtes le spectateur désabusé et ricanant.

À croire Omar, il n’a rien provoqué, rien recherché, c’était écrit. Belmondo et Sharif se rejoignent sur un point, ils ne connaissent pas la mesquinerie, les jalousies, les rivalités, ils ont tracé leur carrière. Insubmersibles, ils ont gardé le sourire triste de ceux qui savent que la vie ne se limite pas à une salle de cinéma. Quand Le Casse est sorti en 1971, mon père avait revendu sa Berlinette Alpine à échappement libre et partait acheter une moto en Angleterre à un ancien champion du monde. Après notre engueulade sur le boulevard, Julia ne m’a plus adressé un mot pendant plusieurs semaines.

Retrouvez l’intégralité de Belmondo & Moi en version numérique sur le site Nouvelles Lectures – www.nouvelleslectures.fr

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...