Home Édition Abonné Avril 2018 En 1968, la France a eu Cohn-Bendit, les autres ont eu les Beatles


En 1968, la France a eu Cohn-Bendit, les autres ont eu les Beatles

Que la France ressasse encore ce mythe est une preuve de son retard sur les anglo-saxons

En 1968, la France a eu Cohn-Bendit, les autres ont eu les Beatles
A gauche, Daniel Cohn-Bendit à la Sorbonne le 28 mai 1968. A droite, les Beatles arrivent à New-York en février 1964. SIPA. 00557215_000002 / AP21520801_000005

Dans le monde anglo-saxon, Beatles et autres rockers avaient pris conscience de la supériorité du spectacle sur la révolution dès les années 1960. Que la France ressasse encore le vieux mythe 68 est une nouvelle preuve de son retard sur l’Oncle Sam.


Mai 68 ? Pas vu.

Adolescent à Milwaukee, je vivais les sixties par procuration, devant mon poste de télévision. La décennie a vraiment commencé fin 1963 avec la publication par le magazine Life d’un élégant volume intitulé « Four Days », portrait du long week-end de l’assassinat de JFK jusqu’à son enterrement. Rien de plus choquant pour une nation que le meurtre de son chef. Encore plus lorsqu’il se déroule selon un récit invraisemblable : le tueur aurait agi seul, lui-même abattu le surlendemain par un gangster assoiffé de vengeance à cause de son amour du leader défunt. Un mafioso altruiste, solidaire d’un homme politique anticorruption ? Qui croirait à une telle affabulation ? Ce fut évidemment un coup d’État occulté, et du coup, la fin de la démocratie en Amérique.

L’atterrissage de JFK

« Four Days » m’a obsédé, je feuilletais en boucle ses jolies pages, imprimées en couleurs sur du papier glacé : vendredi, le 22 novembre, la progression de la Lincoln Continental cabriolet à travers les rues de Dallas ; samedi, le 23, l’exposition du cercueil du président, couvert par le drapeau étoilé, dans la salle est de la Maison-Blanche ; dimanche, le 24, le sacrifice d’Oswald, tué à bout portant dans le garage de la police ; et lundi, le 25, la mise au tombeau du martyr. Quel spectacle, digne d’un opéra !

Bien évidemment, ce furent surtout les images du vendredi qui ont capté mon attention : le président assis sur la banquette arrière, à côté de sa ravissante épouse habillée dans un costume rose imitation Coco Chanel. Se doutait-il du voyage imprévu qu’il effectuerait la nuit même à Washington, allongé dans une boîte ? De l’éclatement de son crâne sous l’impact d’une balle, les échardes éparpillées sur la veste de la jeune First Lady ?

En examinant les pages de « Four Days », j’ai saisi, comme mes compatriotes, le sens caché d’une vie : la conquête rapide du pouvoir enchaîne fatalement une terrible chute. Nos leaders sont des cibles privilégiées, la saison de chasse est toujours ouverte : douze ans plus tard, ce serait au tour de Gerald Ford, et après dix-huit ans, Ronald Reagan, heureusement épargnés par l’incompétence de leurs chasseurs.

Kennedy, par contre, brillait trop : une telle incandescence ne pouvait perdurer en Amérique, fade pays protestant. Il fallait réinstaller les WASP dominants, la classe sénescente d’Eisenhower et de Johnson. Tout cela se lisait dans « Four Days », dans les images du 22 novembre, éblouissantes à cause de la vitalité présidentielle, à seulement quelques minutes de son extinction ! Le coude de JFK était posé de façon décontractée sur le rebord de la voiture, son athlétisme à peine caché par son élégant costume bleu marine et sa chemise à rayures mettant en valeur son visage bronzé. Un si bel homme a-t-il vraiment besoin de légiférer ? N’est-ce pas assez de monter sur le podium et pérorer ? Qu’attend-on de plus ? À l’époque de la société de spectacle, que doit faire l’homme politique pour « représenter » son peuple ? Ne suffit-il pas d’être dans la représentation ?

Les Beatles, la révolution en chansons

JFK le faisait à merveille, donc sa disparation a ouvert une brèche béante dans la psyché américaine. Et puis, comme par miracle, quelques semaines après la publication de « Four Days », une bande de jeunes garçons anglais l’a remplie : les États-Unis ont retrouvé l’espoir, grâce aux Fab Four. Au lieu d’une seule tête coiffée d’une belle chevelure châtaine, soudainement il y en avait quatre, venant de nulle part. L’Amérique entière a été subjuguée, personne n’a raté l’émission d’Ed Sullivan cette nuit de février 1964 lorsque les Liverpuldiens sont montés pour la première fois sur la scène de son studio à New York.

The Ed Sullivan Show First Appearance of The Beatles in video on Jukebox[4] from Zip Code on Vimeo.

Moi, j’ai vu les Beatles en personne au mois de septembre 1964, quand ils sont venus à Milwaukee. Vu, mais pas entendu : pendant leur performance d’une demi-heure, des milliers de spectateurs hurlaient à fond, rendant la musique inaudible. Dans l’obscurité de la salle, on apercevait les clignotants des brancards, portant une vingtaine de filles tombées ou évanouies pendant le bref concert.

Quant aux parents, ils étaient perplexes, se sentant vaguement menacés, et à raison. Encore plus qu’Elvis, dont on s’est débarrassé en l’enrôlant dans l’armée, les Beatles bouleversaient tout un système, celui du pouvoir masculin, basé sur le militarisme et l’autorité. On le voyait bien dans la première scène intérieure du film Quatre garçons dans le vent (A Hard Day’s Night) : après avoir fui leurs fans hystériques dans la gare et sauté dans le train, ils s’assoient dans un compartiment, enfin tranquilles, essoufflés mais contents d’être seuls. Sauf qu’il y a deux monsieurs dans ce compartiment, habillés en costume-cravate – des représentants de l’ancien régime : le grand-père de Paul, et un businessman qui lit son journal conservateur et s’énerve de l’insolence de ces rebelles bruyants, de leur façon de manger, d’écouter la radio et de laisser la fenêtre ouverte, malgré la réglementation. Il explique qu’il a combattu pendant la guerre pour sauver leur génération.

Pourtant, un an plus tard, ce sont les Beatles qui furent décorés par la reine à Buckingham Palace, où ils reçurent la médaille de l’Ordre de l’Empire britannique, honneur normalement réservé aux héros militaires. D’anciens récipiendaires renvoyèrent leur médaille en guise de protestation. « Beaucoup de gens qui se sont plaints (de la nomination des Beatles) ont eux-mêmes été nommés pour héroïsme pendant la guerre, pour avoir tué des gens. Tandis que nous avons été honorés pour le divertissement. Donc nous l’avons davantage mérité », déclara John Lennon, prenant acte de la fin de la politique, dont JFK fut le dernier génie.

Le problème avec les Français, c’est qu’ils se veulent spirituels tout en élaborant un récit matérialiste

La suite – les Rolling Stones, les hippies à Haight-Ashbury, les émeutes à Los Angeles, les manifestations contre la guerre du Vietnam –, tout cela était complètement prévisible, une fois que l’Entertainment avait triomphé. La guitare n’est-elle pas plus puissante que l’épée ? N’est-ce pas pour cela que Pete Townshend cassait la sienne après les concerts de The Who ? Ce geste si efficace incarne parfaitement la violence antimilitariste. Par rapport à cela, que valent quelques pavés jetés dans la gueule des CRS ? Quand Dany le Rouge nargue un fonctionnaire, a-t-il vraiment créé une nouvelle grammaire visuelle ? Ou a-t-il simplement mis en scène une piètre imitation des Fab Four ?

Le problème avec les Français – à part leur refus de reconnaître la primauté du monde anglo-saxon –, c’est qu’ils se veulent spirituels tout en élaborant un récit matérialiste, alors que le spectacle a déjà écrasé la politique. Aujourd’hui on s’en fout de la res publica : voilà pourquoi Macron s’est montré à côté de Rihanna. Un jour vous suivrez notre exemple, c’est sûr : je prévois, d’ici 2050, Kev Adams ou Cyril Hanouna président.

Lennon ou Lénine : that is the question. En commémorant Mai 68, les Français révèlent qu’ils n’ont rien compris de la marche de l’histoire. Mes pauvres amis, il faut relire Karl Marx ! La seconde fois, l’histoire se répète en farce ! Dommage que Sartre n’ait pas parlé anglais, s’il avait écouté Revolution, il aurait pu éviter quelques erreurs : « When you go carrying pictures of Chairman Mao, you ain’t gonna make it with anyone anyhow. »

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Avril 2018 - #56

Article extrait du Magazine Causeur


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