A la tête du mouvement des gilets oranges, le général Antonio Pappalardo incarne une espèce de Boulanger complotiste qui nie la réalité du coronavirus. Dix ans après l’émergence du Mouvement 5 étoiles, le nouveau visage du populisme italien mélange agitation de rue, imprécation et délires conspirationnistes. Le contre-coup de l’hystérie collective et du règne des experts médicaux.


Un général en retraite de 74 ans harangue la foule d’orange vêtue en criant sus à l’étranger. « L’étranger », c’est la classe politique qu’Antonio Pappalardo mitraille tous azimuts en ce 2 juin sur la piazza del Popolo de Rome.

Le virus, c’est du bidon !

« On dirait que ce virus me craint et ne m’attaque pas. Les experts internationaux disent bien que cette pandémie est une foutaise. Gare à qui fait mettre un masque aux enfants. Celui qui voudra me mettre un masque, je lui foutrai une baffe. Mes poumons, je sais comment les soigner » La diatribe vire à la logorrhée lorsque l’ex-officier des carabinieri impute les 36 000 morts italiens du Coronavirus à une vaste machination des gouvernants et accuse les masques de provoquer des lésions pulmonaires. Ses partisans massés au mépris de toute distanciation sociale croient également dur comme fer que le gouvernement s’apprête à vendre la botte aux Chinois. Sortie de l’euro et retour à la lire italienne, défense des valeurs chrétiennes et instauration d’un revenu en faveur du chef de famille complètent la panoplie idéologique du groupe inspiré par nos gilets jaunes.

On peut voir dans cette poussée de fièvre le contre-coup des mois d’angoisse collective et de la prise de pouvoir médicale qui a caractérisé la période du confinement.

Dix ans après 

Quelques jours plus tôt, les mêmes avaient arpenté la place du Dôme de Milan en proférant les mêmes inepties. Mais que signifie ce mouvement porté par un général Boulanger transalpin ? D’aucuns crient au retour du fascisme et pointent la responsabilité de l’opposition de centre-droit dans l’émergence des gilets oranges, Salvini en tête, qui ne cesse pourtant de s’en démarquer. Notons que les plus violents contempteurs des gilets oranges se situent dans les rangs du Mouvement 5 étoiles (M5S), dont le nouveau statut de parti de gouvernement ne doit pas occulter les racines populistes. Longtemps incarnation pure et parfaite de « l’antipolitique » italienne, le mouvement créé par l’humoriste Beppe Grillo a intégré l’establishment. Récolte-t-il ce qu’il a semé ? Sans doute doublement. Hier comme force antisystème adepte du dégagisme intégral, aujourd’hui en tant que parti croupion cramponné à ses maroquins, quitte à s’allier avec son pire ennemi historique le Parti démocrate afin d’éviter de nouvelles élections perdues d’avance.

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Comme le résume le directeur du quotidien Il Libero Pietro Senaldi, les gilets oranges « sont comme le Mouvement 5 étoiles il y a dix ans », sans proximité aucune avec le centre-droit. L’agitation de rue n’étant pas une politique, leurs débouchés électoraux apparaissent plus qu’incertains. La dernière incursion dans les urnes de leur leader sicilien Pappalardo s’est soldée par un fiasco retentissant en Ombrie. Mais arrêtons-nous un instant sur ce personnage fantasque qui tente aujourd’hui de capitaliser sur le malaise social et le désarroi d’une population fragilisée par la pandémie.

Pappalardo le guignolo

Naguère dirigeant du syndicat des forces armées, le général Antonio Pappalardo s’est fait connaître de la classe politique en se faisant élire député dans les rangs du Parti social-démocrate sicilien (1992). Brièvement secrétaire d’Etat aux finances du cabinet technique dirigé par l’économiste Ciampi, il réussit l’exploit de se faire démettre au bout de deux semaines, condamné qu’il est pour diffamation à l’encontre du commandant des armées. Au cours des décennies 90 et 2000, l’homme navigue entre flanc droit de la Chambre des députés, candidatures malheureuses à diverses élections et engagement au sein d’un mouvement sudiste opposé à la Ligue du nord. Pappalardo refait parler de lui en 2011-2012 lorsque la jacquerie antifiscale des Forconi lance une série de grèves et de manifestations contre le gouvernement Monti et sa politique d’austérité. Le général a le sang chaud et le verbe haut, si bien qu’il a plusieurs fois été interpellé, notamment pour avoir pris à partie une présidente de la Chambre ou outragé le président de la République.

Aujourd’hui, il défile aux côtés des anti-vaccins et de tous ceux convaincus que la gestion de l’épidémie a pour seul objectif de contrôler la population. Du Foucault pour les nuls. S’il est permis de douter de l’efficacité électorale de gilets oranges sans autre colonne vertébrale idéologique que l’imprécation de rue, une question taraude l’observateur. D’autres mouvements similaires, éventuellement plus structurés, pourraient-ils naître dans d’autres pays soumis à la pandémie ? À l’heure où le rapport à la raison s’est considérablement dégradé en Occident, a fortiori chez certains esprits faibles qui croient la terre plate, la 5G responsable du virus et une caste de reptiliens responsable de tous les malheurs du monde, rien n’est impossible. Pour un peu, la révolution orange nous ferait regretter le jaune fluo.

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