Le retour au multilinguisme des origines devient une nécessité pressante


Il suffit de se promener aux abords des institutions européennes pour constater que l’anglais règne en maître. Ou plutôt, une version pauvre et cachectique de la langue de Shakespeare, devenue de facto la lingua franca de l’europhile moyen. Ainsi peut-on croiser un député polonais conversant laborieusement avec un italien, ou un portugais baragouinant quelques phrases convenues à l’adresse d’un hongrois. S’il est évident que l’Europe n’est pas une nation et que les peuples ont souvent besoin d’une langue tierce pour communiquer, il est alarmant de constater l’écrasante domination de l’anglais dans les affaires publiques intra-européennes, alors même que le français, l’allemand et l’italien (notamment) ont longtemps eu une importance réelle – dans les textes comme dans la pratique. Rappelons d’ailleurs que le traité de Rome de 1957 fut rédigé en français, en italien, en néerlandais et en allemand.

Do you speak euro-globish?

L’anglais appauvri et omniprésent est une réalité du monde moderne des affaires. Mais ce qui est (encore) plus inquiétant, c’est le changement qui s’est opéré dans les vingt dernières années au niveau des institutions européennes, en particulier la Commission Européenne. Aujourd’hui, plus de 80% de ses documents sont rédigés en anglais, contre environ 45% dans les années 1990. Le constat est moins alarmant du côté du Parlement Européen, mais tout de même : plus de 60% des documents y sont rédigés en anglais. Le français et l’allemand sont à la peine, loin derrière. Sans parler de l’italien et de l’espagnol, qui ont pour ainsi dire quasi disparu en tant que langue originale de rédaction administrative et juridique. Tous les rapports de la Direction Générale de la Traduction appellent le même constat accablant, tels que celui-ci.

Et ce n’est pas le Brexit, acté depuis le 31 janvier dernier, qui va miraculeusement changer la donne. D’abord parce que la pratique de terrain est bien ancrée, et on voit mal comment soudainement des milliers de fonctionnaires reviendraient à l’usage quotidien du français, de l’allemand ou encore de l’italien. Ensuite parce que juridiquement, il serait compliqué de retirer l’anglais de la liste des langues officielles de l’Union Européenne, en raison du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne et d’un Règlement de 1958. Tout juste pourrait-on espérer son effacement relatif en tant que langue de travail.

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Car il ne s’agit pas, quoi qu’on en dise, de souhaiter la disparition de l’anglais dans l’UE ni de favoriser, consciemment ou non, l’hégémonie nouvelle d’une autre langue (notamment l’allemand ou le français), mais bien de rééquilibrer les forces linguistiques en Europe. En effet, comme le notait Jean Quatremer en février dernier, « le règne du globish s’est traduit par un appauvrissement de la pensée européenne et de la qualité des textes juridiques dont beaucoup sont tout simplement intraduisibles dans les langues nationales ». En effet, la langue n’est pas qu’un moyen de communication ; elle est le vecteur d’une culture juridique et économique, entre autres. De nombreux linguistes, tels Bernard Cerquiglini, constatent ainsi que « l’anglais est devenu la matrice intellectuelle de la Commission européenne ces dernières années, imposant ses valeurs et sa culture juridique ».

Il faudrait donc des efforts considérables (en réalité un véritable changement de cap) tant sur le plan politique, institutionnel qu’éducatif, pour changer la situation de manière significative. Et peu de responsables semblent à ce jour réceptifs à ce problème qui menace la cohésion européenne autant que l’identité des peuples. Pire, certains semblent enfoncer le clou, telle la France qui a récemment introduit, via un arrêté du 3 avril 2020, une certification obligatoire en langue anglaise pour les étudiants de niveau licence.

Un léger rééquilibrage

L’association GEM+, qui milite pour le multilinguisme au sein des institutions européennes (et plus généralement, en Europe), bataille farouchement depuis plusieurs années pour défendre la cause des autres grandes langues européennes face à l’anglais, dont ils considèrent l’hégémonie comme un appauvrissement juridique et culturel et un danger, à terme, pour la stabilité sociale et politique de l’Europe.

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Ils se sont penchés récemment sur un détail intéressant, celui des langues utilisées par Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission Européenne, lors de ses discours officiels au Parlement européen. Plus exactement, l’association a recensé minute par minute l’usage des trois langues utilisées : anglais, allemand et français, et ce depuis sa nomination. Il en ressort quelques enseignements : tout d’abord, Mme von der Leyen utilise systématiquement les trois dans l’enceinte parlementaire européenne. Ensuite, la proportion du français, même si minoritaire par rapport à l’anglais, est en augmentation, alors que dans le même temps l’usage de l’allemand reste stable. Un détail ? « Pas forcément », rétorque Jean-Luc Laffineur, avocat et président de GEM+. « Cela démontre peut-être une volonté de ne pas laisser le champ libre à l’anglais, car depuis le départ des Britanniques de l’UE,  même si l’anglais reste la langue la plus parlée dans l’UE (44% de la population) elle n’est la langue maternelle que de 1% des citoyens européens tandis que  l’allemand et le français ensemble sont parlées par près des deux-tiers des Européens en tant que langues maternelles ou étrangères. De plus, cela témoigne d’un attachement à l’histoire de l’Union Européenne, le français ayant eu une importance fondamentale à ses origines et étant encore aujourd’hui la langue de travail principale au sein de la Cour de Justice de l’Union européenne ». Mais cela suffit-il pour rééquilibrer l’usage des langues, et donc des cultures juridiques au sein de l’UE ? « L’avenir nous dira si cette baisse de l’anglais dans ses discours adressés aux élus européens, qui correspond à une montée du français et à un rééquilibrage de l’allemand, est un hasard ou bien le fruit (inconscient) d’une évolution en cours de la structure et du tropisme culturel de Mme von der Leyen et de ses équipes ».

Encore faudrait-il qu’au niveau national, nos dirigeants français montrent l’exemple – et c’est loin d’être le cas. A commencer par Emmanuel Macron, qui ne manque pas une occasion de s’exprimer en anglais, y compris dans des circonstances où le choix linguistique est lourd de sens. Même le titre de son compte LinkedIn officiel en dit long : « President of the French Republic ». Tout un symbole.

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