Ce n’est pas vraiment une biographie. Ni un essai de sciences politiques. Finalement, Marine Le Pen, de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, est un livre d’histoire.

Passionnant du point de vue factuel, cet ouvrage dense est une véritable plongée dans l’histoire personnelle de « Marine », dans l’histoire familiale du clan Le Pen, et dans l’histoire politique du Front national. Les deux auteurs entendent montrer qu’entre un père omniprésent et un réseau d’amitié pour le moins turbulent, Marine Le Pen serait prisonnière d’une nécessaire continuité. Mais leur thèse est davantage étayée par l’accumulation d’informations sur les coulisses du FN que par la déconstruction du « double discours » qu’elles prêtent à leur héroïne. Cette grille de lecture se révèle beaucoup moins efficace pour démontrer l’ancrage à l’extrême droite de l’héritière Le Pen qu’elle ne le fut pour démasquer la prétendue modération de Tariq Ramadan. Imprégnées d’une idéologie très « deuxième gauche », les deux journalistes, dont il ne s’agit nullement de contester l’honnêteté, pêchent par conformisme social-libéral.

Ainsi, les raisons du succès mariniste sont pudiquement tues tandis que les électeurs du Front national sont à peine évoqués. Tout juste apprend-on qu’ils ont « une pointe d’infantilisme dans le cœur », au détour d’un épilogue moralisateur qui gâche presque la lecture des 400 pages précédentes.

Au nom du père

Marine Le Pen est avant tout le récit du long passage de témoin entre le père et sa fille, dans le cadre d’un véritable « front familial », comme l’appellent tous ceux qui en ont claqué la porte, ou en ont été congédiés. Car la benjamine Le Pen a hérité d’un parti comme d’autres héritent de l’affaire familiale. Si « Marine » semble prête à repeindre la devanture, c’est pour faire fructifier le fonds de commerce. Pour cela, il lui faut réhabiliter le nom du père. Comme elle le raconte dans son autobiographie[1. Marine Le Pen, A contre-flots, Grancher, 2006], elle s’est toujours rangée de son côté dans les épreuves, en particulier lors de la scission du parti orchestrée par les mégrétistes. De cette longue proximité, résulte un véritable « contrat moral » qui interdit à l’héritière toute rupture véritable.

L’ouvrage est également une plongée au cœur du « nouveau » Front national. On y découvre un parti affaibli suite aux départs successifs de la vieille garde archéo : fascistes historiques, catholiques traditionalistes, gollnischiens claquent la porte ou sont « purgés ». Certains tournent le dos à une « gourgandine » trop légère, d’autres à une personnalité trop médiatique, donc adoubée par le « système ». De son côté, si elle pâtit du manque de cadres, Marine Le Pen profite du départ des caciques comme Bernard Antony, Karl Lang ou Roger Holeindre pour donner l’image d’un Front « dépoussiéré ». En laissant la panoplie de nostalgiques de tous poils s’exiler aux marges du FN, elle s’offre la possibilité d’apparaître un jour comme un juste milieu entre la droite classique et l’extrême droite la plus dure. Et espère faire oublier que ceux dont elle s’entoure aujourd’hui viennent de la frange nationale-radicale de l’extrême-droite. Qu’ils soient mégrétistes repentis, anciens « gudards » ou nationaux-révolutionnaires, ils ne sont pas les moins virulents.

« Laïcité à tête chercheuse »

L’ouvrage se poursuit sur une analyse de la rhétorique mariniste, ce discours « attrape-tout » fait d’emprunts multiples, et qui peine à trouver une cohérence.

La critique de « l’OPA sur la République et la laïcité » est franchement convaincante. Militantes laïques de longue date, Fourest et Venner montrent comment la référence réitérée à la laïcité, dont Marine le Pen se fait désormais la porte-parole inconditionnelle, est inédite pour un FN qui se prononça en 2004 contre la loi interdisant les signes religieux ostentatoires à l’école publique. Elles voient dans cette « laïcité à tête chercheuse visant uniquement l’islam » une réponse d’extrême droite à la montée d’un islam politique concurrent de l’intégrisme catholique. Au terme « islamisme », le FN préfère cependant « islamisation » qui suggère une invasion, voire une nouvelle forme d’« occupation ». Marine Le Pen, une femme moderne, est d’autant plus crédible dans le rôle de la pasionaria laïque qu’elle peut brandir le spectre de l’obscurantisme et la profonde misogynie, au demeurant bien réels, de l’islam radical.

La première faiblesse du livre réside dans l’analyse d’autres pans de la doxa mariniste, passée en revue de manière exhaustive. En cédant à leur tropisme sociétaliste, les auteurs nuisent à l’acuité de leur démonstration. Ainsi, le FN serait incontestablement d’extrême droite parce qu’il est – comble de l’horreur – nataliste, et qu’il n’envisage pas de « repeupler la Nation française en autorisant les homosexuels à adopter ou des couples à avoir recours à la gestation pour autrui ». Faut-il donc choisir entre la modernolâtrie ou l’infamie ? Faut-il se pâmer d’aise au moindre kiss-in, die-in, gay pride et autre surgeon de l’hyperfestivité revendicative sous peine d’être suspect d’appartenir à la catégorie des « phobes » ?

Autre faiblesse du livre, la déconstruction du discours économique. Pour contrer le caractère gauchisant de l’économisme mariniste, Caroline Fourest et Fiammetta Venner n’ont pas d’autre argument que le psittacisme caractéristique des sociaux-libéraux qui répètent en boucle « il n’y a pas d’autre politique possible ». La sortie de l’euro ferait donc forcément exploser le coût de la vie, gonfler la dette, condamnant les Français « au niveau de vie des Roumains ». Bref, un véritable naufrage façon Argentine 2002. On pourrait leur répondre qu’un retour au franc suivi d’une dévaluation réduirait les importations pour le plus grand bonheur des producteurs nationaux, qu’il doperait les exportations et le tourisme et que la possibilité retrouvée de monétiser la dette réduirait le poids de celle-ci. Hélas, les enquêtrices ont déjà tranché : « l’époque de la dynamique industrielle et du plein emploi est révolue ». Qu’on se le tienne pour dit : la désindustrialisation et le chômage, c’est pour toujours !

Condescendance bourgeoise

La conclusion de Marine Le Pen rappelle irrésistiblement la chronique dans laquelle Sophia Aram traitait les électeurs du Front national de « gros cons », ce qui avait au moins le mérite de ne pas prêter à l’ambigüité. Ni au rire, d’ailleurs.

Rien de si grossier chez Fourest et Venner, qui sont bien élevées. Mais derrière une volonté – que l’on espère sincère – de proposer des solutions, on sent poindre un zeste de condescendance bourgeoise. Pour elles, « voter Front national relève de la facilité ». « Ceux qui souhaitent se défouler peuvent faire du sport », proposent-elles fort sérieusement. Et dans un élan judéo-chrétien tout à fait inattendu consistant à chatouiller la mauvaise conscience pour obtenir l’abstinence et à agiter la peur du Diable pour dissuader les pêcheurs, elles plaident pour que l’on ne « déculpabilise » point les électeurs frontistes.

L’épilogue, qui nous invite également à « ne plus se servir des questions culturelles pour esquiver le débat économique et social », comme si l’un était exclusif de l’autre, révèle assez l’incapacité rémanente d’une certaine gauche à renouer avec le peuple et à prendre en compte ses « paniques morales »[2. Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Voyage au bout de la droite, Mille et Une Nuits, 2010]. Pourtant, comme le dit le politologue Laurent Bouvet, « les questions économiques et sociales, aussi cruciales soient-elles, ne sont en aucun cas détachables des questions d’identité au sens large. Parce qu’on ne peut fermer les yeux sur le rapport à la Nation ».

C’est donc sur une fausse note que s’achève ce Marine Le Pen pourtant bien parti. On le dévore, mais la conclusion en altère la digestion. Car enfin, si, comme le redoutent ses deux biographes, « Marine le Pen est dans nos vies pour quelques décennies », ne serait-il pas temps de se demander pourquoi ?