Nous sommes le 28 juin et comme tous les matins, j’ouvre le journal Il Messaggero. J’y lis un article de fond sur les recrues « européennes » de l’Etat islamique, après les derniers événements dramatiques de France, à Lyon notamment. Une estimation affirme que la Grande-Bretagne compterait 800 à 1000 recrues de l’EI, la France 1500, l’Allemagne 650 et l’Italie 65[1. Partis d’Italie vers la Syrie ou l’Irak (moins de dix Italiens ou naturalisés italiens).]. Cette estimation aurait de quoi surprendre l’Italien moyen, habitué à croire que le problème de l’intégration des étrangers ne concerne que l’Italie. Pour moi, ces données n’ont rien de surprenant, d’autant que je suis rentrée de France il y a à peine un mois.

Voici ma petite histoire. Elle m’a permis de découvrir des dynamiques qui m’étaient jusqu’alors inconnues. Nous sommes à la fin du mois de février de cette année. J’arrive en France, à Lyon, une ville pas si éloignée de l’Italie. J’y resterai trois mois pour enseigner l’italien dans un lycée professionnel. C’est la première fois que je me rends dans ce pays, même si je connais très bien la langue française que j’ai étudiée de nombreuses années à l’école, ainsi que sa culture. Les premiers jours sont étranges. Je me trouve dans un quartier légèrement excentré et je rencontre uniquement des maghrébins qui ont dans leur allure bien peu à voir avec la civilisation européenne.

Cela éveille mes souvenirs de Tunisie, où je me suis rendue en vacances avec mes parents lorsque j’étais toute petite. Les odeurs des rues sont très semblables à celles qui me reviennent de ce voyage effectué il y a de nombreuses années : une odeur de cuir, de cumin, d’épices. Nous sommes bien loin de la France que j’avais toujours imaginée. Il me faudra attendre de rejoindre le centre-ville ou son sixième arrondissement pour rencontrer mes cousins français et me retrouver un peu dans un contexte européen. Je vois tellement de femmes voilées. En Italie, on n’en voit pas tant, surtout à Rome. Je ne suis pas habituée et je crois qu’elles s’aperçoivent que, sans le vouloir, je les regarde un peu de travers.

Dans la rue, il est fréquent d’entendre parler arabe, et lorsque j’entends parler français c’est avec un accent, une prononciation particulière. Je ne comprends rien. Je m’entends dire par les commerçants de mon quartier que je ne parle pas français, alors que je comprends toujours parfaitement le français que j’entends à la télévision ainsi que celui de mes amis… Il me semble bien que c’est eux qui ne savent pas le parler. Ils me disent qu’avec ma couleur de peau, je ne peux être que Russe. Cette fois c’est eux qui me regardent de travers. Mais que veulent-ils à la fin ? En Italie, ils ne se permettraient jamais…

Je commence à travailler au lycée. Les premiers jours sont terribles aux yeux d’une Italienne. Les élèves sont pour la plupart des Français d’origine maghrébine, excepté deux ou trois Turcs et quelques Européens, dont deux d’origine italienne. Mis à part ces derniers, les jeunes, bien qu’étant nés en France, parlent la langue française comme s’ils étaient arrivés il y a quelques années. Je suis décontenancée. Les jeunes d’origine arabe (et pas seulement) qui naissent dans mon pays s’expriment avec mon accent et il n’y a pas grande différence entre eux et moi…

Mes élèves comprennent que je les regarde de manière étrange, et j’essaye de comprendre comment me comporter. Je n’ai jamais vu des jeunes aussi indisciplinés de ma vie, surtout les jeunes filles. Mais je m’arme de patience. L’inconnu effraie toujours et j’espère apprendre quelque chose d’eux. Ma mission continue et je dois préparer un dossier sur la Sardaigne que la classe de terminale présentera au baccalauréat. J’écris un chapitre sur la cuisine sarde et évoque parmi les différentes spécialités le « Porceddu », en d’autres termes le porc rôti. Seulement, après avoir évalué le contenu du dossier, la proviseur me convoque et, un peu gênée, m’invite à retirer toute référence à cet animal : « Vous savez, ces élèves sont en grande partie musulmans… Ce n’est pas bien vis-à-vis d’eux… »

J’en reste pantoise. Ma première réaction a été de rire mais en réalité je suis très en colère. J’ironise en répondant : « Que je sache, je ne leur demande pas de le manger ! ». C’est absurde. Vraiment absurde. En Italie, on lui rirait au nez. Depuis que je suis ici, je ne vois que des femmes voilées, cela me dérange. Je réfléchis. Elles offensent ma sensibilité et mon identité de femme. Et dans un pays qui compte parmi les fondateurs de l’Europe, comme la France, cela ne devrait pas se produire. Je me lève un peu démotivée du bureau de la proviseur, et m’attèle à retirer le « Porceddu » des lignes du dossier. Je commence à penser qu’ici, en France, on a de sérieux problèmes sociaux. Je me plains souvent de mon pays, mais si seulement chaque Italien venait ici, il ne se plaindrait plus des événements de Lampedusa, lesquels, en fin de compte, ne nous touchent pas tant au quotidien.

Un soir, mes nouveaux amis français, espagnols, allemands, brésiliens et italiens m’invitent à sortir. Avec eux, je me sens à la maison. Dans mon quartier, non. Il y a trop de maghrébins. Je ne m’y suis habituée qu’un petit peu, en fin de séjour. Avant de sortir ce soir-là, je fais un tour par le marché pour faire quelques courses. Le lendemain étant un jour férié, même les boulangeries seront fermées. Je me fraye un chemin parmi les femmes aux vêtements encombrants pour prendre un peu de salade et quelques carottes, lorsque j’entends mon nom. Je me retourne et vois deux jeunes filles voilées de la tête aux pieds, qui me saluent de la main. « Mais qui sont ces deux-là encore ? », me demandai-je. Elles s’approchent, conscientes que je ne pouvais les reconnaître. Une fois en face de moi, je reconnais leurs yeux. Ce sont deux de mes élèves.

Je m’excuse de ne pas les avoir reconnues, car au lycée je ne les ai jamais vues voilées, et nous bavardons un peu. Je ne peux m’empêcher d’ironiser sur le voile face à elles, parce qu’en Italie ce n’est pas chose normale, il y a n’y a que très peu de musulmanes qui se voilent. A l’école et entre amis, elles seraient affectueusement moquées. C’est pour cela qu’elles évitent et qu’en définitive, elles prennent davantage les habitudes qui siéent à une jeune femme italienne. Elle deviennent Italiennes. Elles sont Italiennes. Ces filles que j’ai devant moi en revanche, n’ont de français que leur carte d’identité à mes yeux.

« Mais Madame, j’suis Algérien moi ! », m’avait un jour lancé un garçon de la classe, alors que je leur exposais mon point de vue. « Non, tu dois dire que tu es Français ! Tu es né ici ! Tu ne peux te sentir Algérien ! Tu as tout intérêt à assumer et à « faire » le Français, qu’irais-tu faire en Algérie ? », lui avais-je répondu. Ce jour-là je faisais non pas un cours d’italien, mais un cours de français, sur le participe passé (étant donné que ces jeunes ne font guère la différence entre le participe passé et l’infinitif : comment suis-je supposée l’expliquer en italien si personne ne le leur a jamais fait rentrer dans la tête en français ? Mais est-il possible d’écrire sans sourciller « je l’ai donner » ?! Mon professeur de français au lycée m’aurait immédiatement recalée pour une pareille erreur).

Ces jeunes ont pourtant tout à gagner en s’investissant et en devenant de vrais Français de bon niveau. Je leur dis clairement ce que je pense, cela me semble tomber sous le sens, mais ils me regardent tous, cois, comme si jamais personne ne le leur avait énoncé ces évidences. Il n’y a pas d’espoir, pensai-je. Ces Français les bichonnent trop. Ils leur laissent tout passer. Ils n’ont même pas le souci de leur enseigner la langue jusqu’au bout. Sous le prétexte des colonies et de l’exploitation, ils se sont laissés coloniser eux-mêmes. Je ne parviens même pas à trouver une boucherie qui vende autre chose que de la viande hallal dans tout mon quartier !

Je pense aux jeunes italiens (et naturalisés italiens) qui ont des origines diverses : arabes, roumains, africains, sud-américains, chinois… A mes yeux ils sont Italiens, ils parlent comme moi, s’habillent comme moi, gesticulent comme moi ; la plupart d’entre eux doivent carrément attendre des années pour obtenir, après leurs 18 ans, la nationalité italienne, mais malgré cela, ils sont fiers de se sentir et de se dire Italiens. Moi, cela me rend fière de mon pays : transmettre sa culture et se faire aimer des autres pour cela est chose inestimable et merveilleuse.

Un samedi à l’école, c’est la journée portes ouvertes. Tous les jeunes du collège viennent visiter leur lycée en vue d’une inscription. Je suis au deuxième étage, en train de présenter la section italienne, lorsque la secrétaire me demande de descendre pour rencontrer une Italienne désireuse de s’inscrire. L’image que je me faisais de la fille était claire : Italienne, type caucasien. C’est face à une multitude de jeunes d’origine arabe que je me retrouve… Puis je distingue une fille aux traits maghrébins, mais à sa manière d’être, de s’asseoir, de se toucher les cheveux, cette posture et cette façon de s’habiller, tout en elle me rappelle ma maison. Elle se retourne et croise mon regard. Elle aussi se sent à la maison à ce moment-là. Elle vient vers moi, me tend la main : « Salut, je m’appelle Fatima, je suis Italienne », me dit-elle avec un accent turinois inimitable. Une complicité s’instaure immédiatement entre nous, que seules deux Italiennes à l’étranger peuvent connaître.

Quelques jours plus tard, en attendant le tram pour rentrer à la maison après une promenade dans le centre, je téléphone à ma mère pour tromper l’attente. A côté de moi : une jeune maman maghrébine, et sa fille d’environ 5 ans. Tandis que je parle en italien au téléphone, la petite fille me sourit et me regarde, l’air amusé. Je lui souris aussi. A peine ai-je raccroché que la petite s’approche et me dit avec un fort accent lombard : « Salut, tu sais je suis née en Italie, ça te dirait de parler un peu italien avec moi ? » Nous échangeons quelques phrases sous le regard nostalgique de sa mère.

Maintenant que je suis rentrée en Italie, je vois les choses différemment. Je suis allée manger dans ma pizzeria préférée, où Mohammed et Ahmed (Mimmo et Amedeo pour les amis) servent la pizza napolitaine. Ils sont arrivés d’Egypte il y a quelques années et, comme presque tous leurs concitoyens qui vivent ici depuis longtemps, ils ont pris l’habitude de parler avec un vague accent romain qui nous fait toujours sourire. Leur façon de s’habiller, de gesticuler et de se comporter est désormais incontestablement italienne. « Comment c’était la France ? », me demande Mimmo. « Bien ! La pizza m’a manqué cependant ! » Et lui de répondre, avec un clin d’œil : « Eh, que veux-tu ! L’Italie restera toujours l’Italie, elle n’a pas son égal. » Il me l’a dit comme l’aurait dit un Italien « de souche ». Il a toujours parlé comme un Italien. Mais je ne le remarque que maintenant. Mimmo ne ferait certainement pas partie de ces 65 « partis d’Italie vers la Syrie ou l’Irak ». Et j’en suis fière.

*Photo : Flickr.com

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