(Avec AFP) Après « Débranchez Vincent Lambert, pas les Guignols », la prochaine Une de Charlie Hebdo pourrait être : « Tuez les dentistes, pas les lions. » Puisque le journal satirique décapité par les islamistes est devenu le bulletin officiel des moralines à deux balles, ce titre serait parfaitement conforme à sa nouvelle ligne éditoriale.

Depuis une semaine, si on veut être dans le coup, il faut en effet militer pour l’exécution d’un certain Walter Palmer et le faire savoir à tous ses amis. La mort d’un lion au Zimbabwe, lors d’une partie de chasse de ce dentiste américain, met en exergue la façon dont les médias sociaux et Internet peuvent se transformer en jungle virtuelle.

Amateur de trophées animaliers de prestige, le braconnier féru de tir à l’arc Walter Palmer n’est que le dernier d’une longue liste de personnes – célèbres ou non – qui ont été publiquement, sans pitié, jetées en pâture au monde entier sur Twitter et Facebook, plateformes désormais comparables à la place du village du XXIe siècle.

Pour avoir tué et décapité le lion Cecil, félin star du parc national Hwange au Zimbabwe, « il doit être extradé, inculpé et de préférence pendu » a tweeté l’association des fanatiques de la cause animale PETA (plus connue pour ses affiches de bimbos nues comparées à des vaches, car « tous les animaux sont faits des mêmes pièces »[1. Comme la palourde et le rhinocéros, par exemple.]).

Dans la foulée, Twitter a été inondé de messages souhaitant notamment que le riche américain : brûle en enfer, soit lapidé, torturé ou plus simplement jeté aux lions, le hashtag #Cecilthelion étant l’un des plus populaires de la semaine (sans compter, chez nous, le monstrueux #JeSuisCecil…). De nombreux appels – dont une pétition sur le site de la Maison blanche – ont également été lancés pour exiger son extradition vers le Zimbabwe, qui souhaite le juger.

« La disgrâce publique à travers les réseaux sociaux est clairement la façon dont les gens dans notre société « punissent » de manière informelle ceux qui ne respectent pas les règles, même si les règles de la société ne sont pas des lois », a confirmé à l’AFP Lori Brown, professeur de sociologie au Meredith College, en Caroline du Nord (sud-est des Etats-Unis).

En clair, nous assistons sans moufter à une régression historique, par un retour aux temps obscurs des châtiments populaires. « C’est comme une mise au pilori en public et, tout comme ce type de punition, certains se satisfont simplement de la ridiculisation de la personne, mais d’autres peuvent vouloir lui jeter des choses dessus ou même la blesser », a-t-elle souligné.

En attendant qu’un végétarien intégriste ne poignarde ou ne décapite le braconnier Palmer, Internet a donc ravivé une forme médiévale d’humiliation publique. La différence est que les lyncheurs peuvent aujourd’hui humilier en restant anonymes, cachés derrière un pseudonyme. Plus besoin de se rendre sur la place du village pour rejoindre une foule revancharde.

La même semaine, des attentats islamistes ont eu lieu au Cameroun, en plus des « banales » exactions de l’Etat islamique en Irak et en Syrie. Et un bébé a été brûlé vif par des terroristes israéliens en Cisjordanie. Des milliers d’hommes et de femmes sont morts, dans des conditions abominables. Mais ne nous attardons pas sur leur triste sort, il y a plus grave : le lion Cecil, à la célèbre crinière noire, ne rugira plus.

On connaissait déjà la propension de l’humaniste français moyen à souhaiter le rétablissement de la peine de mort pour les pédophiles ou les assassins d’enfants. Mais il y a désormais plus intouchable qu’un innocent petit d’homme : l’animal. Enseveli sous les menaces de mort et les insultes, Palmer a dû fermer son cabinet dentaire, après que ses comptes Twitter et Facebook aient été suspendus, mais avant d’avoir été condamné pour braconnage.

L’an dernier, un jeune marseillais avait quant à lui écopé d’une peine d’un an de prison ferme pour avoir torturé un chaton. Et on imagine que le « serial killer » de chats qui démembre et éparpille ces jours-ci ses victimes dans la cité phocéenne aura droit à une condamnation encore plus exemplaire. L’écartèlement en place publique ? L’empalement ? La crucifixion ?

Les Droits de l’Homme ont déjà été rebaptisés Droits Humains dans certains pays plus atteints que d’autres par le politiquement correct féministe. Mais l’humain étant un mammifère comme les autres selon la PETA et Aymeric Caron, ne serait-il pas plus simple de parler désormais de Droits des Animaux ? Enfin, nous serions tous égaux. Même si certains resteraient plus égaux que d’autres, si l’on pense par exemple aux situations comparées d’un enfant des favelas et d’un caniche du 16e arrondissement de Paris…

*Photo : Glen Stubbe/AP/SIPA/AP21772168_000009

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Pascal Bories
est journaliste.est journaliste.
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