« Tout homme digne de ce nom est en guerre. C’est un royaume à délivrer, une Prusse intérieure à sauver de la déréliction, une guerre civile à surmonter. »

Guy Dupré, dans Matulu, 1986.

« Dans le bleu des soirs d’Île-de-France pareil au bleu de Prusse des matins d’exécution, je chercherais longtemps encore le secret de conduite qui permet de lier la douceur sans quoi la vie est peu de chose au déchaînement intérieur sans quoi la vie n’est rien. »

Guy Dupré, Les Manœuvres d’automne, 1997.

Si un auteur méritait le titre de clandestin capital, c’est bien Guy Dupré, qui débuta en littérature en 1953 par un chef d’œuvre salué par André Breton, Julien Green et Albert Béguin. A juste titre considéré comme une résurgence du romantisme allemand, Les fiancées sont froides est en effet un livre culte qui, génération après génération, envoûte une poignée de lecteurs séduits par le ton incantatoire, unique dans les lettres françaises contemporaines ; par le style elliptique comme par l’ironie doucement féroce d’un écrivain de race. Ce récit intrigant se déroule sur les rives désolées de la Baltique, où l’on suit les dérives amoureuses et guerrières d’un hussard.

A l’écart du siècle

Editeur chez Plon, Dupré a publié dans les années 1960, au plus fort de l’infernale sarabande, une édition abrégée des Cahiers de Maurice Barrès ainsi que ces fameuses Chroniques de la Grande Guerre, fatales à l’ancien Prince de la jeunesse. Voilà qui donne une idée du personnage, à l’écart et à rebours du siècle. Sa signature se lit dans les principales revues littéraires des quarante dernières années, de La Parisienne à la Nouvelle Revue de Paris, de La Table ronde à Combat, en passant par Arts ou Matulu. Omniprésent sur le front des Lettres mais toujours en retrait, Dupré évoque une sorte de Père Joseph, figure rendue plus mystérieux encore par un je ne sais quoi d’asiatique, comme Paul Morand. C’est que sa grand-mère – à Guy Dupré – était nippone, et, de cet héritage ancestral, il a gardé un côté ascétique et décalé. Une présence, qu’on imagine en armure, la main sur la poignée du sabre, ou calligraphiant un poème avant l’assaut. Une légende aussi: cet écrivain tôt remarqué ne s’imposa-t-il pas vingt-huit ans de silence avant de publier un deuxième roman, Le Grand Coucher? A Grégoire Dubreuil qui l’interrogeait sur cette retraite digne d’un Chartreux (ou d’un moine shintoïste), il lâcha, superbe: « Je ne voulais pas devenir une « main à plume », mais continuer à prêter l’oreille à mes voix« .

Onironique

Elève de Gracq, lecteur de Nerval et de Breton, ami d’Abellio comme de Green, Guy Dupré est inclassable, mais pourquoi ne pas le qualifier, pour faire bref, de surromantique ou d’onironique ? Romancier ? Certes : trois aérolithes en témoignent, que viennent de republier les éditions du Rocher dans la même élégante maquette que celle des deux derniers Fraigneau (ami de Dupré, bien sûr). Essayiste ou mémorialiste ? En fait, Guy Dupré se rit des étiquettes : « la littérature française, dit-il, ne peut reverdir qu’au prix de la confusion concertée, symphonique et raisonnante des genres considérés longtemps comme autonomes et antinomiques ». Conception héraclitéenne de la littérature, où s’harmonisent les contraires, où du chaos méthodique naît une troublante beauté.

Ce qui frappe dans ces trois romans, comme dans ses souvenirs en forme d’essais, c’est la place du mythe chevaleresque : dames, adoubements, culte des anciens, service inutile, bref un imaginaire à mille lieues des fadeurs de l’époque. Ainsi que la présence, obsessionnelle et quasi hallucinée, d’un Eros funèbre : veuves de la Grande Guerre ou uhlans glacés, l’essentiel chez Dupré reste que la volupté exhale un parfum de caveau.

L’obsession allemande

Une image en appelant une autre, ses trois romans évoquent tous la décadence, celle du cher vieux pays miné par la guerre civile, manie (du grec mania : folie) bien gauloise et qui remonte haut, au Bellum gallicum, quand des tribus qui ne s’aimaient point se trahirent avec allégresse pour la plus grande gloire de César. Le destin de deux officiers français, le capitaine Dreyfus et le colonel Bastien-Thiry, symbolise aux yeux de Guy Dupré l’affaissement continu (1895-1963) de ce qui fut la première puissance continentale jusqu’à la Révolution, saignée à blanc dans les tranchées de Verdun. Avec une insolente virtuosité l’écrivain saupoudre ses romans – tout particulièrement Les Mamantes – d’informations cryptées sur le métier de seigneurs, celui pratiqué dans les sections spéciales, les loges sauvages et autres bureaux d’études. Un Volkoff qui, nuit après nuit, ne songerait qu’à l’Allemagne, l’Allemagne seule, « Teutonia, notre mère à tous » pour citer l’un de ses frères.

L’écriture est la vie

L’écrivain égare son lecteur dans les méandres de l’histoire occulte, celles des conjurations et des sodalités inavouées, qu’il chante dans un style elliptique, presque hautain, souvent ironique, toujours sérieux, car il a fait sienne cette bonne pensée de Julien Green : « La littérature n’est pas un jeu, mais la vie même. »

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