Chaque année, à la mi-janvier, Le Figaro littéraire publie son palmarès des meilleures ventes. Pas tellement de surprises aux caisses enregistreuses, le placide Musso fait toujours la course en tête, suivi de l’outsider Giordano et du solide Bussi. Une femme, deux hommes, la parité en 2017 n’était pas respectée. Que fait le ministère amer pour sévir ? En quatrième position, Levy d’une permanence exemplaire n’a pas l’intention d’abandonner la partie. Il écrit pour la gagne.

La multinationale Marc Lévy

Depuis l’Evangile selon Marc, chacun de ses livres est attendu comme le Messie. Précisons, pour les esprits moqueurs, que Levy est lu, ce qui pour un écrivain tient du miracle et impose le respect. De toute façon, son public ne lui pardonnerait pas une baisse de régime. Les stars de l’édition ont la pression, de cette poignée d’élus dépend la santé économique de tout un secteur, donc des emplois à la clé. Les libraires ont un besoin impérieux de ces locomotives pour drainer du trafic et assurer leur trésorerie.

La littérature emprunte le vocabulaire de la bourse et de la logistique, le seul langage aujourd’hui compris de tous. Si certains de mes confrères se gaussent de ce classement, lui trouvant un côté foire aux bestiaux et atrocement réducteur, il a le mérite de fixer le marché. Il en a la brutalité froide et l’érotisme poisseux. Il ne peut satisfaire que les démagogues et les statisticiens. Les chiffres et les lettres n’ont jamais fait bon ménage sauf dans l’esprit d’Armand Jammot. La vérité nous oblige à avouer que les écrivains friables et vagabonds que nous chérissons, sont absents de cette liste, voire même carrément des étals. N’entrons pas dans ce débat sans fin, entre littérature commerciale et/ou de qualité ? Les lecteurs sont libres de trouver leur plaisir là où bon leur semble. On peut juste regretter qu’ils n’aient pas accès à d’autres formes d’expressions plus variées, plus fragiles, plus aventureuses aussi.

Liou a tout lu

A Causeur, le style, l’agencement des mots, le tempo intérieur et la fougue des idées sont nos moteurs. Nous recherchons des textes qui saisissent l’âme, la tordent, la bousculent, lui extirpent cette part d’absolu qui nous habite. La littérature n’est pas une activité de tout repos, son exigence nous assaille trop souvent. Nous sommes entrés en littérature comme d’autres en religion, avec acharnement, dévotion et faiblesse. Alors, la tristesse nous envahit quand le prêt-à-penser s’expose un peu partout, nous voulons croquer à pleines dents dans un texte gourmand, le mastiquer, le macérer dans notre tête pour qu’il exhale tous ses parfums puissants.

Un premier roman En Rêve et contre tout qui paraît ce mois-ci vient bousculer nos habitudes. Il est écrit par une inconnue, Anastasie Liou et il est publié dans une maison de caractère, chez l’ami Pierre-Guillaume de Roux. On est désarçonné par cette charge héroïque, cette déclaration d’amour à la littérature sans les poncifs universitaires. Cette fille-là ne doute de rien. Elle fait tourner la tête comme les alcools forts. Avec brio et malice, elle rue dans la mêlée, croise les genres, on est tantôt chez Conan Doyle, Simenon, Lewis Carroll, dans l’enquête, l’uchronie, la science-fiction, le fantastique, la poésie, la farce et l’introspection. Quel âge peut bien avoir cette forcenée ? Elle paraît avoir tout lu, tout digéré, tout disséqué, les références fusent comme des balles perdues.

Cette fille n’a peur de rien

Ce premier roman est un cri. Il y a de la pudeur et de la nostalgie, le tout soutenu par une imagination pétaradante. Toute cette féérie au service des mots part d’un constat sans appel. « Les autorités publiques ont fini par exhumer l’existence d’un dispositif d’accélération exceptionnelle des capacités de lecture qu’un obscur imprimeur bulgare a mis en place à travers une police de nouvelle génération dont les effets 4-D conjugués à ceux d’un papier et d’une encre de qualité extra-cérébrale n’ont échappé à aucun lecteur, toutes catégories confondues », écrit-elle. Il est désormais possible de s’enfiler Balzac ou Dickens en un temps record. Un autre drôle de phénomène appelé « la lecture stupéfiante » fait également des ravages dans les consciences. Dorénavant, la lecture n’est pas sans risque sur les artères coronaires. Cette fille n’a peur de rien. Elle convoque dans sa démonstration la figure du Dr Watson et celle du Grand Lecteur qui possède une bibliothéque et un savoir livresque. Les plus belles pages sont consacrées au portrait intimiste de cet homme. Elles brûlent parfois les yeux. En refermant ce premier roman, on est déstabilisé, un peu sonné, les mots et les souvenirs s’entrelacent dans une danse macabre. Si vous en avez marre de la littérature formatée, tentez cette expérience-là !

En Rêve et contre tout de Anastasie Liou aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux

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