Récemment honoré au plus haut sommet de l’Etat après qu’Emmanuel Macron a présenté des excuses officielles à sa veuve, le communiste Maurice Audin s’était engagé non pas au nom de la France, mais au nom d’une Algérie indépendante. Il est donc absurde de le traiter de « traître » à la nation française.


Qu’un député LREM, mathématicien issu d’une famille pied-noir, Cédric Villani, le lui ait fortement conseillé, comme cela se dit, ou que ce soit sous une autre impulsion que, n’étant pas dans le secret des dieux, je ne peux deviner, il reste que la décision du nouveau président Macron de soulever la chape du silence d’Etat qui recouvrait, depuis 1957, la disparition du jeune prof de maths à l’université d’Alger, Maurice Audin, membre du PCA clandestin (Parti communiste algérien), alors qu’il avait été arrêté, puis torturé par les parachutistes de Massu en 1957 durant la « Bataille d’Alger », surligne également tous les autres silences de l’Etat français en rapport à la guerre d’Algérie. Et même si cette subite décision se voulait le début d’un mea culpa contagieux et réciproque qui apurerait tous les comptes entre la France et l’Algérie et cicatriserait définitivement toutes les blessures encore béantes, on pourrait encore s’interroger : mais pourquoi avoir commencé par Audin ?

Pourquoi faire passer Audin avant les autres ?

En effet, en admettant qu’avant de reprocher au FLN ses exactions, ses purges, son terrorisme et une pratique généralisée de la torture et de la mutilation des corps, à l’encontre de tous ceux qui refusaient son autorité, ou simplement pour appliquer une stratégie de purification ethnique qui sera couronnée de succès par un des plus grands déplacements de population de l’histoire humaine en 1962, le président français ait voulu montrer qu’il commençait par balayer devant sa propre porte, la question têtue demeure : oui mais pourquoi d’abord Audin ? Parce qu’il était « Français » ?

Or si l’on se place uniquement du point de vue de la responsabilité de l’armée française vis-à-vis des « Français », il y avait pourtant de quoi faire, et à une bien autre échelle. D’abord vis-à-vis des Harkis, ces musulmans qui avaient préféré s’engager dans l’armée française plutôt que dans l’ALN, non pas parce qu’ils étaient des « traîtres » mais tout simplement parce qu’ils se sentaient plus en sécurité avec la France qu’avec leurs frères, rivaux de clans et de tribus, lesquels au demeurant continuent de régir le destin chaotique de l’Algérie depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui, en passant par l’intermède tragique de cette deuxième guerre civile que fut la « décennie noire » des années 90, et qui fit autant de morts que la première des années 50 et 60.

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Sur ordre du président De Gaulle, 150 000 harkis furent désarmés et abandonnés, c’est-à-dire jetés en pâture à tous les instincts sadiques de vengeance des soldats de l’ALN, et des membres des clans et des tribus opposés. Plus de la moitié périrent, le reste, grâce à la désobéissance de nombreux officiers français, arrivèrent à s’échapper, et à rejoindre une France qui, pour les remercier de leur loyauté, les parqua dans les mêmes camps qu’avait ouvert pour les Juifs le Maréchal Pétain, juste avant de les envoyer à Auschwitz, à la demande de qui vous savez… Au moins ces derniers auront-ils reçu des excuses à titre (très) posthume, d’un autre président, lui ni maréchal ni général.

De Gaulle n’a pas protégé les non-musulmans enlevés par le FLN

Par ordre d’importance numérique des méfaits de l’armée française vis-à-vis des « siens », on pourrait dans un second temps l’accuser, ainsi que son chef, le président-général De Gaulle, de n’avoir pas protégé les non-musulmans enlevés, par milliers, par le FLN-ALN, dans les villes comme dans les campagnes, disparus eux aussi à jamais, et ce à partir du 19 Mars 1962, alors que les « Accords d’Evian » dits de « cessez-le-feu », en faisaient obligation à la France et à son armée.

Dans un troisième temps, et à l’instar de ce nouveau scénario macabre à l’œuvre en catimini dans toute l’Algérie, il y a responsabilité de l’armée française dans le massacre spectaculaire du 5 Juillet 1962 à Oran, alors que l’Algérie était déjà officiellement indépendante depuis deux jours. Sur ordre de son chef local, le Général Katz, qui lui-même en avait reçu l‘ordre du président-général De Gaulle, elle laissa faire durant plusieurs jours le massacre organisé tant par les chefs du FLN d’Oran que par l’ALN aux ordres de son chef d’Etat-major Boumediene déjà positionné à Tlemcen. Et alors que juifs et chrétiens tentaient d’échapper à la foule hystérisée, elle leur ferma au nez ses casernes, ne leur laissant plus que l’horreur d’être égorgés et étripés sur place ou d’être emmenés dans des centres de détention, et d’y être affreusement torturés avant d’être flingués, enfin jetés dans le sinistre « Petit Lac », escale prisée, depuis, des oiseaux de proie migrateurs.

Un silence d’Etat

Le seul historien qui a eu le courage d’écrire sur cet épisode, après des années d’épluchage de toutes les archives disponibles sur le sol français, Jean Jacques Jordi (Un Silence d’Etat) chiffre le nombre des tués (et des disparus à jamais) à plus de 700 personnes, chrétiens, juifs, mais aussi des musulmans. Et lorsque les gouvernants de France auront le cran d’exiger de leurs homologues algériens, l’ouverture des archives algériennes, ce chiffre se démultipliera sans aucun doute par deux ou trois.

Enfin, dans un quatrième temps, il y a évidemment cet affreux carnage du 26 Mars 1962 commis toujours par la même armée française et toujours avec l’aval du même président-général, qui en plein cœur d’Alger tira à bout portant et au fusil mitrailleur sur des milliers de pieds-noirs de tous âges, sans défense, en tuant plus de 80 et en endeuillant des centaines.

Sauf à considérer qu’il y a des bons et des mauvais disparus, on voit donc bien que Maurice Audin était loin d’être la seule victime « français »’ du fait des manquements de l’armée française, et que la tragédie endurée par l’épouse Josette et la famille Audin est bien loin d’être exceptionnelle. La récente décision du président Macron ne la réduit d’ailleurs qu’en partie, puisqu’à ma connaissance on n’a toujours pas révélé où se trouvaient les restes du défunt sans sépulture.

J’ose espérer en tout cas que l’épouse et la famille Audin se solidariseront désormais avec toutes les autres épouses et familles de victimes « françaises » de l’armée française.

Et le FLN vira à l’islamo-nationalisme

Il me faut à présent envisager l’angle de vue de ceux qui ont déjà soulevé la responsabilité multiple de l’armée française, et par là-même rectifier quelques affirmations abusives. Beaucoup ont qualifié Audin de « traître ». Traître à qui ? A la France ? Mais Audin, membre du Parti communiste algérien, s’était engagé non pas au nom de la France, mais au nom d’une Algérie indépendante, non pas comme « Français » mais comme « Algérien ».

Se serait-il d’ailleurs engagé s’il avait su que dès l’indépendance acquise, les députés de la première Assemblée constituante algérienne, s’empresseront d’adopter un Code de la nationalité n’accordant automatiquement la nationalité algérienne qu’aux seuls musulmans, obligeant les autres à en faire la demande, humiliation à laquelle se refusèrent la quasi-totalité des communistes non-musulmans, dont son épouse Josette et sa famille, quitte à aller habiter dans le pays combattu, la France, et à en garder la nationalité ?

L’ironie de l’histoire ne fait pas toujours sourire, et les communistes non-musulmans n’en ont pas été les seules cibles. Les Harkis et les pieds-noirs qui s’étaient voulus « Français » n’ont-ils pas été pareillement « trahis » par ceux qu’ils croyaient être les leurs, par celle qu’ils désignaient comme leur « mère-patrie », et que, faute de mieux, eux aussi se sont résignés à rejoindre ? Ce qui rend compréhensible la récente initiative en faveur d’un « peuple pied noir » en quête d’un territoire, et qui se dote aussi d’un « Etat ». Si la démarche peut paraître tardive et/ou utopique, du moins est-elle émouvante et chargée de sens.

Beaucoup voulaient rester en Algérie

En vérité, les uns et les autres ont été victimes de leur propre naïveté, des lois implacables de la géopolitique, d’une foi respectable mais aveugle, et donc aussi de leurs propres faiblesses, idéologiques et numériques.

Le peuple pied-noir venu de tout le bassin méditerranéen depuis un siècle et les Juifs, présents depuis vingt siècles pour les uns et cinq siècles pour les autres, lesquels dans leur grandes majorité n’avaient jamais mis les pieds en métropole, aspiraient à rester en Algérie. Mais tel n’était le vœu ni du mouvement islamo-nationaliste depuis sa naissance dans les années 20, ni plus tard de son bras armé le FLN-ALN : l’adoption du Code de la nationalité en 1963 n’étant que la conséquence du projet ancien d’une Algérie exclusivement arabo-musulmane.

Face à cette exclusion et au nombre, que pouvaient donc faire les pieds-noirs et les Juifs ?  S’identifier à la France pour qu’elle les protège ?

Mauvais calculs de tous ceux qu’ils se donnèrent comme représentants politiques. Les quatre méfaits de l’armée française contre « les siens » n’étaient pas en effet un hasard, mais la conséquence logique de ce qui était devenu l’unique impératif catégorique de la France : éloigner l’Algérie de l’influence soviétique et conserver la mainmise sur le pétrole saharien.

Passer à la lutte armée pour défendre le droit des non-musulmans à demeurer en Algérie comme les y convièrent les chefs de l’OAS ? C’était bien la pire des solutions, sachant qu’ils seraient pris entre les feux du FLN et de l’armée française.

Quand le Parti communiste défendait une nation algérienne plurielle

A la limite, une stratégie d’affirmation pacifique pour s’imposer à la table de négociations, alors que le FLN-GPRA s’autoproclamait « seul représentant du peuple algérien », aurait pu donner quelques résultats… En tout cas, cela aurait eu l’avantage de démontrer à l’opinion internationale que la guerre de « libération » du FLN était au moins autant une guerre d’épuration.

Le projet communiste qui se voulait indépendantiste et internationaliste, incluant pour sa part les non-musulmans dans une Algérie autonome et indépendante, aurait-il pu être une alternative ?

C’est ce que pensèrent beaucoup de pieds-noirs et de Juifs qui rejoignirent massivement le Parti communiste algérien dès les années 20. Bab El Oued la rouge était loin d’en être le seul symbole. En 1939, Maurice Thorez, le dirigeant du PCF en tournée en Algérie fit une série de conférences pour défendre l’idée d’une « nation en formation » algérienne à partir des différentes origines, berbère, juive, arabe, méditerranéenne et africaine… La flèche fit mouche et les islamo-nationalistes touchés dans leur fondement ethnique réagirent bien sûr comme un seul homme, faisant savoir que l’Algérie était une nation depuis toujours. Et qui plus est arabo-musulmane, si pour d’aucuns cela n’allait pas de soi ! Même les Berbères, pourtant les premiers habitants de cette terre, en étaient exclus et il n’est pas étonnant de les voir aujourd’hui réclamer leur indépendance.

Un grand espoir déçu

Ces discours qui drainèrent des foules, et pas seulement communistes, suscitèrent un grand espoir chez tous ceux qui, comme les modérés du parti de Ferhat Abbas, voulaient croire en une Algérie « plurielle » en vertu du « vivre-ensemble » en vogue aujourd’hui…

Et c’est cet espoir – qui grandissait au fur et à mesure de la politisation de la société algérienne dans les années 50, toutes origines confondues – que les islamo-nationalistes voulurent mettre en échec avant qu’il ne devienne une réalité irréversible, en créant le FLN-ALN, puis en déclenchant la guerre le 1er Novembre 1954 : acte qui ne constitue que le premier coup d’Etat du FLN contre la société algérienne, car il y en aura ensuite une quantité d’autres, visibles et invisibles.

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