Emmanuel Macron est le premier président post-historique de la République. Il est une simulation, un tweet, le roi fake.


Plus d’un an après son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron fascine toujours autant qu’il agace, la colère gronde autant que tous les évènements semblent lui glisser dessus comme s’il n’avait pas de chair propre. Et peut-être notre rapport ambivalent à son endroit vient-il moins de sa personne que de ce qu’il incarne, et que les schèmes traditionnels de pensée ne pourront jamais vraiment proprement analyser. Car Emmanuel Macron, comme tout ce qui est essentiellement post-moderne, se doit d’être analysé avec les outils adéquats, à savoir ceux qui acceptent l’idée du réel hallucinatoire dans lequel nous sommes entrés.

Chacun « cherche censeur à son pied »

Emmanuel Macron est le premier président post-historique de la République. Post-historique au sens où le définissait Muray, à savoir époque où toute dialectique réelle est morte ; époque où, plus qu’un retournement orwellien de tout dans son contraire, c’est à une massive et totale dissuasion des contradictions d’émerger. Tout doit disparaître dans les profondeurs de l’indifférencié. « Qu’est-ce qui vous fait dire que je suis un homme ? », dans le domaine du genre et de la sexualité en est l’exemple de l’actualité le plus criant. Mais la volonté toujours plus affirmée de rendre obsolètes les frontières entre Etats, ce délire de réécriture anachronique de l’histoire, ou plus récemment le transracialisme sont également tout autant de témoins de cette fuite devant toute conflictualité. Par ailleurs, puisque tout se vaut, donc rien ne vaut rien, chacun pour justifier son existence « cherche censeur à son pied » pour simuler une oppression, un combat, une stigmatisation: la femme, le machiste ; le progressiste, le réactionnaire ; le résistant, le nazi ; le musulman, l’islamophobe. La dialectique est morte, vive la « fake » dialectique.

La congélation de la pensée complexe

Le propos est très proche, dans le fond, de nombreuses thèses de Jean Baudrillard. Congélation systématique de la pensée et de son mouvement, la valeur ne peut émerger, le concept devient vide, la pensée slogan, le « fake » est roi. Victoire du simulacre qui précède le réel et supprime toute référence à la réalité et à une signification commune de la réalité. Le réel est mort, disparu. Les signes s’échangent alors entre eux dans une valse flottante se référant à elle-même sans rapport avec la chose signifiée, puisqu’elle n’existe plus. La sexualité, le genre, la couleur de peau, la monnaie, la mode, la production, tout n’est plus qu’une flottaison généralisée de signes, réglée par le code de l’équivalence générale. A la limite, c’est le modèle binaire informatique, alternance de 1 et de 0 qui préfigure l’état automatisé de la socialité. Il s’agit de systématiquement détruire le monde naturel et social et de le reconstituer virtuellement via les réseaux sociaux, la communication, l’économie déréalisée, les artefacts intelligents et autres joyeusetés robotiques, la manipulation génétique, jusqu’aux délires transhumanistes de se rendre prothèse de soi-même. C’est l’hyper-réel baudrillardien: le « fake » est roi, il précède le réel.

Précisément, le « fake » est roi, c’est notre roi. Il a trouvé en Emmanuel Macron parfaite incarnation et son emblématique expression « en même temps » en atteste.

Les analyses qui ont été faites du fameux « en même temps », l’ont présenté comme un tic de langage ou bien comme une conséquence oratoire de son positionnement politique, l’ayant poussé pendant la campagne à prêcher pour des mesures de droite et des mesures de gauche, car précisément il se revendiquait comme ni de droite ni de gauche et se devait, pour créer son espace central, de ratisser large. « En même temps » aurait permis, pour d’autres observateurs patentés, par l’artifice rhétorique, par l’usage de l’oxymore, de prêcher tout et son contraire, pour faire plaisir aux uns et aux autres, tout en créant un trou noir conceptuel savamment cultivé et d’ailleurs revendiqué dans un de ces meetings de campagne. Pour d’autres enfin, à commencer par le président de la République lui-même de son propre aveu, « en même temps » est, humblement, une expression à même d’exprimer sa pensée complexe, révélant ce faisant une lecture superficielle d’Edgar Morin du temps où il était encore intellectuel.

Et en même temps… rien

Au-delà de ces interprétations strictement sémantiques ou réduites au domaine de la tactique politique, une lecture plus globale de l’expression semble pourtant s’imposer pour en mesurer toutes les significations. Globale, ou symbolique voire même philosophique car, comment ne pas être tenté par l’exercice consistant à déceler les contours d’une métaphysique du « en même temps » dans la bouche même du fils spirituel auto-revendiqué de Habermas et Ricoeur ?

Allons dans le texte-même : « Je continuerai de le dire dans mes phrases et dans ma pensée, car ça signifie que l’on prend en compte des principes qui paraissaient opposés. », a assumé le président.

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Qui paraissaient opposés. Qui se manifestaient donc comme opposés, mais qui sont derrière l’illusion du phénomène tout à fait réconciliables, et, si l’on prend le temps d’écouter notre oracle philosophique, qui seront à la fin de son discours réconciliés. Là est peut-être la raison du ton prophétique ou ecclésiastique que prend souvent notre président, il veut incarner la réconciliation des contraires, l’apaisement du conflit, la conjonction des opposés, comme tout alchimiste médiéval ou curé qui se respecte. Il prône un « Et… Et » comme jadis en son temps Kierkegaard revendiquait un « ou bien… ou bien », un choix existentiel à opérer selon le philosophe danois entre les termes contraires, dans le but de signifier son opposition à la vision d’Hegel, pour qui a contrario, par la synthèse, la médiation, la dialectique entre deux contraires, deux moments opposés, se concilient dans un troisième moment qui les rassemble et les dépasse.

Emmanuel Macron se propose donc d’établir une réflexion à même de résoudre les contradictions. Sauf que sa pensée s’arrête toujours au milieu du gué et ne propose dans sa vision du mouvement des idées aucune synthèse. Ni kierkegaardien avec son choix existentiel, et en fin de compte ni hégélien avec la dialectique, il opère à la simple mise en équivalence de tout et de son contraire, en invoquant le nécessaire « dépassement des vieux clivages et des antagonismes de l’Ancien Monde ». C’est en ce sens qu’il est le premier président post-historique de la République.

Macron est une simulation…

D’une certaine manière, nous pouvons lui donner raison car, précisément, ces vieux clivages politiques étaient déjà de l’ordre de la simulation, du « fake ». La Gauche avait depuis bien longtemps abandonné ce qui faisait d’elle la Gauche. Elle jouait la Gauche sans aucune référence aux valeurs de Gauche avec le totem de l’antiracisme et de l’Autre comme hypostase du Bien. Et par l’épouvantail de la famille Le Pen et du Front national, la Droite allait, elle aussi, progressivement abandonner ses positions historiques et jouer à la Droite, sans aucune référence aux valeurs de Droite. A ce titre, Macron ne fait que poursuivre la simulation en se l’incorporant, en l’incarnant. Il est tout entier simulation. Macron, corps du « fake ». Si avec le christianisme c’est le Verbe qui s’est fait Chair, avec le Macronisme c’est le Simulacre qui s’incarne. Et s’il faut aux Chrétiens communier dans l’eucharistie, symbolique du Corps du Christ, il semble qu’il nous faille maintenant adhérer au progressisme, Corps de Macron, pour recevoir son amour, sous peine d’excommunication.

Mais ce nouveau monde, cette nouvelle Jérusalem céleste, ce dépassement des vieux clivages, ce délire régressif, qu’est-il, si ce n’est une volonté toujours plus affirmée de simuler un monde dénué de toute référence historique, délié du passé, de ses valeurs et de toutes ses contradictions, de toutes ses erreurs ? De se mettre En Marche forcée vers une nouvelle réalité créée ex-nihilo, donc fausse ? Qu’est-il si ce n’est une fascination pour l’Utopie réalisée que sont les Etats-Unis, délestés qu’ils furent du fardeau de l’histoire du Vieux Continent ? Quand Macron assène en Algérie que la colonisation est un crime contre l’humanité, il réécrit le passé car, à jamais, les erreurs de la colonisation ont eu lieu, et à jamais elles seront une tâche sur le projet de réconciliation intégrale. Quand il répète ad nauseam que c’est l’Europe, donc l’UE qui a apporté la paix, c’est afin d’expurger toute négativité de l’histoire tout entière de l’Europe et d’empêcher tout retour en arrière dans la construction européenne car ce serait sinon bien évidemment faire le jeu d’Hitler lui-même en personne.

…et la société doit le devenir

Et Emmanuel Macron qu’est-il, si ce n’est l’incarnation parfaite de l’époque et de ses commandements, c’est à dire de l’acquiescement total au néo-libéralisme (le marché comme source unique de Vérité), au néo-féminisme (la distinction sexuelle comme valeur fasciste), au refoulement du Mal dans les instances infrapsychiques des individus et de la société, à l’adhésion obligatoire au Bien, à l’adaptation au monde « tel qu’il va », c’est à dire mal ? Et que sa présidence nous dit-elle du pouvoir, si ce n’est que celui qui croit le détenir ou l’incarner ne fait que renvoyer, par sa gesticulation politique, à la dislocation même du pouvoir maintenant localisé partout et en même temps nulle part ? (Où est le pouvoir ? Qui le détient ? Les marchés financiers, l’UE, les Etats-Unis, l’OTAN, la Chine, les GAFA, l’inconscient ? Le verdict de la masse sur les réseaux sociaux ?) Dislocation du pouvoir que l’on recouvre bien pudiquement du voile de la « multipolarité » comme pour mieux dissimuler sa disparition.

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L’économiste et sociologue, Frédéric Lordon, dans un remarquable article du Monde Diplomatique soulignait déjà qu’Emmanuel Macron dans le rôle du Décodeur-en-chef, avec cette hargne toute nouvelle contre les « fake news », pouvait être interprété comme le symptôme d’un personnage lui-même en « délicatesse avec la vérité ». Cette bataille sur les « fake news » ne serait qu’une lutte à mort pour le contrôle et le monopole de la dissémination du « fake ». L’intuition est bonne mais elle sous-évalue le rapport de notre président à la vérité. La transcendance qu’il disait vouloir incarner, raviver, ranimer comme pour sortir les foules de la torpeur du nihilisme, cette confiance dans le pouvoir de la religion de donner anthropologiquement un sens à l’existence humaine, n’est que le propre aveu de son désir le plus profond de soumettre l’intégralité de la socialité sous le joug du simulacre.

Macron est un tweet

« Que n’a-t-on pas encore virtualisé ? Voilà qui sera ma tâche », semble être le commandement de la religion du « fake ». Il n’est pas en délicatesse avec la vérité, il est tout entier aux ordres du faux, il est le faux, mais un faux plus vrai que le vrai. Macron, on ne le voit que derrière son écran, inséré dans le flux ininterrompu de l’actualité, sur BFM TV à signer des projets de loi comme les présidents américains, sur Twitter ou Facebook à jouer au tennis en chaise roulante avec des handicapés, ou bien sur Brut à nous gratifier d’aphorismes souvent dignes d’un coach en développement personnel. Derrière mon écran, totalement spectralisé, je suis témoin d’un flux d’apparitions en hashtag « direct live », miroir instantané de l’actualité dans laquelle tout a lieu « en même temps », miroir certes de ce double du réel autonomisé et technicisé, et en même temps masque, masque pour le réel que je suis, voué à disparaître derrière un « like », un cœur, un tweet, une photo ou pire une vidéo sur Périscope.

Impossible de discerner, à commencer par son arrivée au pouvoir, ce qui relève donc du medium, de l’image, du réel, qui sont ses véritables protagonistes, quelles sont ses causes. Macron est tout entier l’événement. Ou plutôt, l’anti-événement car arrivé au pouvoir en simulant intégralement (sa visite à Oradour-sur-Glane restera dans les annales de la récupération glauque et ignoble des morts pour se faire passer pour le candidat de la Vie et du Bien). Il n’avait pas de programme, et pour cause, pourquoi en avoir besoin à l’ère du code (informatique, génétique) qu’il suffit de suivre ? Macron, c’est le nom du phénomène que nous sommes devenus. C’est le nom d’un destin, celui de la métaphysique confondue maintenant avec la métaphysique de la simultanéité, qui n’est autre que la métaphysique de l’équivalence générale. Etre et en même temps ne pas être, telle est la question.

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