Ces derniers jours, les révélations sur les us et coutumes du petit monde politique français sont de plus en plus sidérantes. Le Point, sous la signature de Saïd Mahrane, nous édifie : Jean-Luc Mélenchon a déjeuné, en 2010, avec Henri Guaino ! Un « déjeuner secret » précise le journaliste : tellement secret qu’il a eu lieu au vu et au su de tous, à l’Institut du Monde Arabe, autour d’un tajine ou d’un couscous – qui ne sont même pas les meilleurs de Paris. Niveau secret et gastronomie réunis, les deux protagonistes de l’Affaire devraient aller prendre des cours fissa chez les ayant-droit de Mata Hari : ils ne seraient pas allés déjeuner à l’Institut du Monde Arabe et n’auraient surtout pas convié autour de la table Eric Zemmour, qui nous montre ici qu’il peut rivaliser avec Paul Wermus lorsqu’il s’agit de jouer les petits rapporteurs du gotha politique français.

Au menu, nous dit-on, il fut question du retour « de la France au commandement intégré de l’Otan, d’Europe et de vie politique française ». L’excellent Saïd Mahrane aurait pu y aller mollo avant de prendre son fix quotidien d’exclusivité. Il aurait pu, par exemple, prendre le temps de décrocher son téléphone pour interroger Henri Guaino. Il aurait su alors qu’il fut également largement question, lors de cette cordiale entrevue, de l’Union Pour la Méditerranée – un sujet qui rassemblent Guaino et Mélenchon au-delà de leurs choix politiques respectifs. Et alors ? Qu’en déduire ? Que Jean-Luc Mélenchon et Henri Guaino partagent la conviction que la Méditerranée est le centre de gravité primordial de l’espace géopolitique français ? Merci pour le scoop, on était au courant depuis Braudel.

Mais pourquoi s’arrêter à Mélenchon ? Balançons et disons tout sur les fréquentations spéciales du conseiller non moins spécial de Nicolas Sarkozy. Tenez, par exemple : saviez-vous qu’Henri Guaino entretient depuis des années d’excellentes relations avec Jean-Claude Gayssot. Le problème est que l’ancien ministre communiste ne soutient pas Jean-Luc Mélenchon, mais François Hollande…

Mieux encore, lorsque Lionel Jospin vira Guaino du secrétariat général du Commissariat au Plan, c’est Robert Hue qui fut le premier à l’inviter à un colloque du PCF. Oui, vous avez bien lu : Robert Hue et Henri Guaino s’estiment tous deux. Or, Robert Hue soutient non pas le Front de Gauche, mais François Hollande. Encore un !

Et vous connaissez le pire ? Aquilino Morelle, plume de François Hollande, a été l’un des collaborateurs de Guaino au Commissariat général au Plan… Depuis, les deux hommes entretiennent d’excellentes relations. Etrange, non ?

On pourrait donc procéder à la manière de certains journalistes et se perdre dans des conjectures un peu folles. Comme tous les hommes de gauche que fréquente Henri Guaino soutiennent le candidat socialiste, la démonstration est faite : François Hollande est un pion que l’Elysée avance à sa guise sur l’échiquier politique par communistes interposés. Si l’on déduit, comme certains le font, une machination politique à partir d’un déjeuner entre Guaino et Mélenchon, rien ne nous interdit de déduire une combinazione encore plus ahurissante à partir d’autres fréquentations.

On aura simplement omis une chose dans cette forme spécieuse de rationalité : le débat public n’est pas un état de guerre de tous contre tous ; on se rencontre, on se parle, on se dispute, et on le fait même parfois autour d’une table, en y mettant les formes. Il paraîtrait que cela porte le nom étrange de démocratie.

J’aurais l’esprit aussi chahuté qu’un Bruno Roger-Petit, ne considérant jamais la politique que par le petit bout de la lorgnette, suspectant des complots là où il n’est même pas de comploteurs, allant même jusqu’à contrefaire la réalité[1. Faire de Guaino « l’inspirateur du débat sur l’identité nationale » : soit Bruno Roger-Petit se fourre le doigt dans l’oeil, soit il devrait un peu mieux s’affranchir des débats internes qui agitent le Château.], je ferais mienne cette logique. Et j’échafauderais des théories qui serviraient un candidat plutôt qu’un autre.

Ces mélanchonades nous apprennent une chose : certains journalistes ne reculent devant rien, s’abritant derrière le mannequin de cire d’Albert Londres, pour servir leur engagement militant. C’est tout à fait leur droit ; et c’est franchement tout le mal que je souhaite à Bruno Roger-Petit : faire une belle carrière d’éditorialiste au Journal Officiel en cas de victoire de François Hollande à l’élection présidentielle – si la mauvaise foi le transporte, l’ambition le dévore mesurément : le garçon a des qualités.

Mais nous pouvons tirer une seconde leçon de ces mélanchonades autour de déjeuners, de remises de médaille et de pseudo-collusions entre des hommes de gauche et des hommes de droite : les clivages anciens n’ont plus cours. Dominique Strauss-Kahn, Pascal Lamy ou Pierre Moscovici s’accordent ainsi parfaitement sur l’essentiel avec la droite européenne. Dans le même temps s’inventent des convergences de vue entre des Jean-Luc Mélenchon et des Henri Guaino. Les options politiques, les projets et les programmes peuvent les éloigner diamétralement. Mais la ligne fondamentale de partage de la vie politique française serpente aujourd’hui entre les partisans du « oui » et ceux du « non ». Elle ne passe plus ailleurs, au risque de fragmenter et de tout faire voler en éclats.

Qu’est-ce qui peut, au juste, rapprocher un Mélenchon d’un Guaino, eux dont les approches politiques aussi bien qu’économiques sont aussi divergentes ? Trois choses en une : la France, la République, la souveraineté – qui n’est pas le « souverainisme », doctrine chère comme une brocante à Nicolas Dupont-Aignan et qu’on a importée de la Belle Province pour mieux nous montrer que la souveraineté avait cessé d’exister.

Contrairement à ce que l’on nous raconte, l’élection présidentielle ne se joue pas aujourd’hui entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, mais entre la France du « oui » et la France du « non ». Que nous dit la rencontre entre Mélenchon et Guaino ? Une chose essentielle : les visions sont conciliables entre des hommes de droite et de gauche, du moment qu’ils placent la France au-dessus de tout. La France, c’est-à-dire l’amour de son histoire, la foi en son avenir, l’idée que sans la République – et la lutte continuelle, depuis Philippe Le Bel, contre les féodalités et les cléricalismes – le pays n’est plus rien.

Que pouvons-nous donc retenir de ce déjeuner, qui fut autre chose qu’un Dîner de cons sans toutefois devenir un Souper ? Nous ne devons, en réalité, retenir qu’une seule chose : Nicolas Sarkozy s’apprête à annoncer, d’une manière imminente, que son futur Premier ministre, en cas de victoire, sera Henri Guaino. Pas simplement si Mélenchon atteint un résultat élevé. Mais parce que la grande affaire de la vie politique française aujourd’hui est la réconciliation des républicains des deux rives. Parce que Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement y ont cru. Parce que ça aurait de la gueule. Parce que – merde ! – nous sommes la France. Et parce qu’on peut rêver.