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Grande-Bretagne : Quand la presse oppresse

Grande-Bretagne : Quand la presse oppresse

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On n’a jamais autant parlé de Milton en Grande-Bretagne. John Milton, auteur en 1644 de l’Areopagitica, autrement dit De la liberté de la presse et de la censure, texte fondateur que les journalistes et patrons de presse britanniques considèrent comme leur « Premier amendement » − celui qui, en Amérique, garantit la liberté d’expression et interdit toute loi la limitant. Les Britanniques n’ont pas de Premier amendement, ni d’ailleurs de Constitution écrite, mais leur presse soutient mordicus que sa liberté ne saurait souffrir aucune limite et agite les écrits de Milton (et de George Orwell) à chaque fois qu’elle se sent menacée.

Une véritable bataille d’Hernani se joue depuis plus d’un an en Grande-Bretagne autour des pratiques de la presse et des médias. Les écoutes illégales et criminelles des tabloïds du groupe Murdoch, le lynchage médiatique de célébrités comme Hugh Grant, Sienna Miller, J.K. Rowling et le harcèlement de politiciens et de gens ordinaires ont contraint le gouvernement Cameron à demander au juge Brian Leveson de mener une enquête d’intérêt public en juin 2011.[access capability=”lire_inedits”] Pendant douze mois, il a interrogé, lors de séances filmées et retransmises en direct, victimes, journalistes et patrons de presse, mais également policiers et politiciens. Ses recommandations, contenues dans un rapport de 2000 pages, ont enfin été livrées fin novembre dans une fièvre frisant l’hystérie.

Les semaines précédant la remise du rapport, les ténors des médias britanniques se sont livrés à une campagne de communication, exhortant la classe politique mais également l’opinion à ne pas céder à la tentation de réglementer la presse. Le ton adopté est à dessein dramatique − « Ce serait revenir quatre cents ans en arrière » − voire menaçant − « La Grande-Bretagne risquerait de devenir la France, où les médias sont muselés par le pouvoir ». Rares sont ceux qui défendent une quelconque régulation de la presse. Par peur ou par prudence. Quelques députés font de tout de même savoir qu’ils y seraient favorables.

Les victimes de bavures ou harcèlement médiatiques, comme les McCann, parents de la petite Madeleine, kidnappée en mai 2007 en vacances au Portugal, estiment que le statu quo n’est pas admissible. En effet, jusqu’ici, la presse britannique a fonctionné sur la base d’une auto-régulation sous la responsabilité du PCC (Press Complaints Committee). Les journaux y adhèrent, s’ils le souhaitent. En cas de conflit, le PCC n’a pas de pouvoir contraignant. On l’aura compris : le PCC est un cache-misère.

Arrive donc le jour J. Au lieu d’une législation dénoncée par avance comme « soviétique » par la presse, Leveson recommande simplement la création d’un organe de régulation de la presse réellement indépendant et aux pouvoirs établis par des statuts. Il laisse aux parlementaires le soin de décider et de voter sur la question. Le juge ajoute qu’il ne répondra à aucune interview et s’envole le lendemain pour l’Australie pour une série de conférences. Good night and good luck !

La bataille est désormais politique. Astucieux ou opportuniste, David Cameron se prononce, au nom de la grande tradition de liberté britannique, contre la création de statuts de la presse, et devient le héros des médias. L’opposition travailliste, au nom des victimes des abus de la presse, se dit favorable aux suggestions de Leveson. Six enquêtes publiques sur les pratiques de la presse britannique ont déjà été menées et enterrées : celle du juge Leveson sera-t-elle la septième ? Réponse dans les prochains mois au Palais de Westminster.[/access]

*Photo : Press Industry.

Décembre 2012 . N°54

Article extrait du Magazine Causeur


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